Entre deux feux

Entre deux feux

Les travailleurs sont en tension permanente entre les inégalités dont ils sont témoins, leur manque de moyens d’actions et l’image que le public se fait de leur mission.

Lorsque je travaillais comme éducateur de rue, j’ai été plusieurs fois témoin d’injustices. Face aux drames qu’elles génèrent, les autorités sont plus souvent dans la récupération politique que dans l’action concrète. En tant que travailleurs de première ligne, nous nous retrouvons face à la colère légitime des personnes, impuissants. Bien que nous ne puissions pas mettre fin aux inégalités, nous pouvons accompagner les personnes et envisager des pistes d’actions concrètes et réalistes.

Pas le bon profil

La plupart des victimes d’injustices que j’ai rencontrées n’avaient, généralement, pas le bon profil. Autrement dit, selon leurs réalités socio-économiques, leurs origines ethniques ou culturelles, etc. les personnes étaient traitées différemment. S’il ne faut pas verser dans la victimisation ou les généralités, il y a lieu d’accepter que les discriminations sont une réalité et sont le fait de l’ensemble de la population. Il n’est pas question de condamner ou de pointer du doigt, mais de réaliser que nous sommes tous porteurs de stéréotypes et bien souvent de préjugés aussi. Que cela a un impact et que certaines personnes en souffrent plus que d’autres.

Sale posture

Notre posture de travailleurs n’est pas souvent évidente. Coincés entre notre engagement moral et notre employeur (qui, souvent, ne se gêne pas pour mettre la pression), nous peinons à faire comprendre aux individus que nous ne pouvons pas répondre à leurs attentes. Alors que nous désirons être honnêtes avec les personnes, celles-ci ont souvent le sentiment que nous essayons de nous déresponsabiliser, de leur dire « C’est pas ma faute ». Aux yeux de celui qui souffre ou qui est en demande, c’est de notre responsabilité. De fait, c’est nous qui nous trouvons en face de lui, nous sommes donc responsables, au moins de ne rien dire. Cette situation arrange bien les politiques et les autorités qui peuvent, grâce aux « travailleurs-tampons », se déresponsabiliser ou simplement ne pas prendre conscience.

Reconnaitre

Je me suis souvent senti impuissant face à certaines situations, limité par mon cadre, mes moyens, mon énergie. Néanmoins, j’ai toujours essayé de reconnaître les injustices et de ne pas tenter de les atténuer. Ne pas nier les injustices lorsque nous les rencontrons, c’est permettre à la personne d’être reconnue. C’est aussi nommer ce qu’elle vit, ce que nous vivons et le sentiment d’impuissance et de colère qui nous anime tous. La reconnaissance n’attise pas la colère des personnes. Au contraire, elle permet d’y mettre des mots et de lui donner du sens.

Ne pas apaiser, ne pas attiser, recevoir

Dans ma pratique, j’ai rencontré des personnes en colère, révoltées contre l’injustice dont elles sont victimes ou contre les inégalités dont elles sont témoins. J’ai longtemps été partagé entre l’envie d’apaiser les personnes et celle de me révolter avec elles. J’ai finalement constaté que la meilleure chose à faire était de simplement recevoir la souffrance et les revendications. Cela permettait souvent de rester réalistes et d’envisager sérieusement les perspectives possibles.

Les raisons de la colère

Une affiche d’Amnesty portait cette inscription : «  On a raison d’être en colère, on aurait tort de ne rien en faire ». Je pense qu’on ne le répète pas assez aux personnes que nous accompagnons, on ne se le dit pas assez souvent non plus. Les raisons sont nombreuses et les réactions se manifestent de façon de plus en plus visibles au fur et à mesure des abus. Avant de faire quelque chose, mettons des mots sur les raisons. Si nous ne pouvons résoudre les problématiques nous pouvons (devons ?) accompagner les personnes pour que leur cas ne s’ajoute pas à la liste de ceux pour lesquels « On ne peut rien faire. »

Que faire ?

En tant que professionnels, je pense que nous devons interpeller nos supérieurs et ceux qui nous financent/mandatent. Nous ne devons pas être des acteurs de contrôle social convaincus et obéissants. Nous pouvons aussi porter la voix des personnes concernées et faire en sorte qu’elles soient entendues (par le biais de productions collectives par exemple). Il est possible de faire quelque chose de constructif avec la colère et les énergies qui l’accompagnent. Les pulsions destructrices sont souvent liées au fait que les gens ne sont ni reconnus ni entendus.

Perceval Carteron, éducateur

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