UNE VIE DE PSY - Épisode XII : savoir dire non (partie II)

UNE VIE DE PSY - Épisode XII : savoir dire non (partie II)

Une deuxième partie d’un épisode de la vie compliquée de T. Persons où l’on comprend que la route à emprunter pour apprendre à dire non est parsemée de nombreux casse-vitesse où machinalement, on acquiesce.

- Ceci est une fiction. Toute ressemblance avec une quelconque réalité serait purement fortuite… -

Le chemin était encore long… C’était l’idée globale que je me faisais de mon apprentissage général de la vie. Ce n’était pas la première fois qu’une personne profite de mon incapacité à imposer mes désirs. J’imagine que cette problématique est centrale dans mon histoire. Normalement, dans un film américain, le moment serait opportun pour une prise de conscience. Mon personnage, campé par un médiocre Nicolas Cage, arriverait à nous faire subtilement saisir en un gros plan sur les émotions de son visage, qu’à cause de son manque de confiance en lui, il fout littéralement sa vie en l’air. Puis, porté par une musique digne d’une pâle copie d’un chef-d’œuvre de John Williams, il se lèverait, ferait face à ses problèmes et sauverait l’amour de sa vie, son enfant, sa famille et le réveillon de Noël. Malheureusement, si l’on devait confier la captation de ma vie en vidéo, elle serait certainement réalisée par Ken Loach ou les frères Dardenne et ne terminerait certainement pas sur un happy end.

Bref, j’étais loin d’en avoir fini avec mes problèmes. Il est assez marrant de constater qu’à ma faculté, on nous cassait les pieds avec les recherches en psychologie sociale. Une notion bien particulière m’a toujours fort intrigué : le biais d’auto-complaisance. Globalement, il s’agit d’une tendance qu’ont les gens à attribuer la causalité de leur réussite à leurs qualités propres et leurs échecs à des facteurs qui ne dépendent pas d’eux. D’une manière assez logique, les pôles s’inversent quand on a une estime de soi assez basse. Bref, en plus de me noyer dans mes problèmes, j’avais tendance à imaginer que mes difficultés n’étaient complètement imputables qu’à une seule personne : moi-même.

J’étais donc dans une disposition aussi délicate qu’un vase en cristal dans les mains de Charlie Chaplin au moment de recevoir mon patient de 14h : Georges. A priori, j’aurais pu m’attribuer la réussite de son arrêt du tabac. Cela faisait maintenant trois mois qu’il était abstinent. Tout allait pour le mieux, on aurait pu clôturer le suivi et considérer que je n’avais pas trop mal fait mon travail malgré les circonstances douteuses qui entouraient son suivi. J’aurais certainement dû me cantonner à mon mandat, notre fameux cadre. Georges venait me voir pour une raison bien précise. Rien ne m’obligeait à remarquer qu’en dépit de sa réussite, il avait l’air accablé. Faire semblant de ne rien voir aurait été tellement plus facile, mais c’est plus fort que moi, dès que je vois une poignée de porte, il me faut voir ce qui se passe de l’autre côté…

« A quoi bon mentir à son psy ? »

Georges me dit donc qu’il était triste du virage que prenait son mariage. Il aimait sa femme, mais celle-ci devenait complètement paranoïaque. Elle s’imaginait qu’il avait une aventure avec une collègue de travail. Soit Georges était un sacré menteur ayant pris des cours d’acting avec Michael Chekhov lui-même, soit il disait la vérité et je n’avais strictement rien compris de ce qui se tramait. De fait, il semblait tellement sincère en m’expliquant qu’il était proche d’une collègue, mais qu’il ne ressentait rien qui s’éloigne de la camaraderie. Par contre, il s’inquiétait des crises de jalousie de son épouse. Elle transformait la réalité, ce qui l’épuisait complètement.

Bref, j’étais légèrement circonspect. Était-il possible que Marthe fasse fausse route ? Pourtant, Anita avait quasi confirmé mes propos. De plus, j’avais moi-même vu Georges et Anita, dans le même hôtel. Ils étaient bel et bien collègues. Il me manquait une pièce du puzzle. Je m’interrogeais sur la démarche de Georges et de certains de mes patients en général, à quoi bon mentir à son psy ? Bref, tout cela me paraissait complètement dingue. À la fin de notre consultation, j’étais donc soulagé de savoir que, d’une certaine manière, tout cela ne m’appartenait pas et que je pouvais tranquillement laisser Georges sortir de mon cabinet et globalement de ma vie. C’est alors que tout revint . Le biais d’auto-complaisance, le manque de confiance en soi et surtout, la culpabilité d’avoir quasi flirté avec la femme de mon patient qui se trouvait juste devant moi. Lorsqu’il formula sa demande, à savoir de continuer à venir me voir le temps de trouver une solution à ses problèmes de couple, j’aurais dû dire non. Nicolas Cage l’aurait fait, sans aucun souci, mais malheureusement, je suis loin de la stature de l’acteur hollywoodien. Je n’ai donc pas sauvé Noël, ni ma famille, ni mon enfant, ni même mes patients. J’ai juste souri poliment et fixé rendez-vous à Georges avec un naturel digne de l’Actor Studio, tout en enfouissant profondément cette impression d’être une horrible personne.

T. Persons

[Du même auteur]

- Épisode I : la nouvelle demande
- Épisode II : la patiente de 15 heures, le mardi
- Épisode III : de l’art de la supervision
- Épisode IV : un heureux hasard
- Épisode V : le nouveau venu
- Épisode VI : une coïncidence douteuse…
- Épisode VII : une question de choix
- Épisode VIII : le poids des secrets
- Épisode IX : la ligne rouge
- Épisode X : autour d’un verre
- Épisode XI : savoir dire non (partie I)



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