Sabine, éducatrice spécialisée en milieu scolaire : "Le cliché du pion ? Il a la dent dure !"

Sabine, éducatrice spécialisée en milieu scolaire :

On se souvient toutes et tous de nos éducateurs scolaires. D’une bonne ou d’une mauvaise manière, ils ont marqué notre scolarité. Le Guide Social s’est replongé dans son adolescence et est parti à la rencontre d’une d’entre elles. Direction Liège. Sabine Palmieri, éducatrice spécialisée depuis 1992, a touché un peu à tout mais ne voulait surtout pas travailler dans le milieu de l’enseignement ordinaire. Aujourd’hui, elle a bien changé d’avis... Et pour cause : elle occupe, depuis 2012, le poste d’éducatrice scolaire. Un métier qui l’épanouit !

Après avoir vécu les encombrements provoqués par les travaux du tram liégeois, nous réussissons à rejoindre Sabine Palmieri dans l’établissement scolaire où elle est éducatrice depuis septembre 2021. Après un café pour se remettre de l’épopée urbaine, elle nous fait part de sa carrière hétéroclite qui démontre que nos envies et nos préférences évoluent au fil du temps, de l’expérience.

"C’est auprès des jeunes que je me sens à ma place"

Le Guide Social : Bonjour Sabine, pouvez-vous vous présenter ?

Sabine Palimieri : Je m’appelle Sabine Palmieri, j’ai 51 ans et j’ai été diplômée en tant qu’éducatrice spécialisée en 1992.

Le Guide Social : Quel a été votre parcours ?

Sabine Palimieri : Tout de suite après mes études, j’ai travaillé dans l’Aide à la jeunesse, dans une maison d’accueil pour enfants avec différents foyers d’hébergement, puis dans un centre d’accueil d’urgence pendant 9 ans. La spécificité de ces centres est que l’on accueille les jeunes en urgence pour une durée maximale de 20 jours renouvelable 20 jours. Plus tard, je suis entrée dans un centre de formation où mes tâches étaient radicalement différentes car principalement administratives. Le côté social était vraiment éloigné. J’y suis également restée 9 ans. Le départ de cette structure a été brutale car on m’a notifié un préavis sans que je ne voie rien venir. Cette situation a été difficile à vivre. J’ai perdu confiance en moi, en ce que j’étais... Bref, j’ai mis un peu de temps à m’en remettre.

Une fois cette phase passée, j’ai travaillé cinq ans dans deux écoles spécialisées avec des élèves de type 1 et de type 2. Le type 1 concerne les déficiences légères et troubles de l’apprentissage. En type 2, les déficiences sont considérées de modérées à sévères. J’ai également travaillé dans une autre structure où le public était de type 3, donc caractériel et troubles du comportement... C’est un public beaucoup plus difficile à canaliser mais avec lequel il y a de très chouettes liens qui se créent et on reçoit au centuple. Cette expérience m’a permis de retrouver la confiance en moi. Revenir auprès d’un public jeune m’a confirmé que c’est avec cette population que je voulais travailler, avec laquelle je me sens à ma place.

Le Guide Social : Et comment êtes-vous arrivée dans le milieu scolaire ?

Sabine Palimieri : Un jour une ancienne collègue qui était devenue administratrice d’internat à la Fédération Wallonie-Bruxelles m’a contactée pour m’engager. Mais j’avais alors deux enfants en bas âge, j’ai donc refusé car les horaires d’internat étaient trop difficiles à gérer avec une vie de famille. En 2012, elle m’a ensuite proposé un remplacement mais sans les heures de nuit. J’ai alors accepté et c’est comme ça que j’ai mis le pied dans l’enseignement.

Le Guide Social : Et, aujourd’hui, 10 ans plus tard, vous travaillez toujours dans ce domaine...

Sabine Palimieri : Je finirai ma carrière ici. J’ai toujours fait des choix professionnels en fonction du rapport travail / famille. L’enseignement représente un très bon compromis au niveau des horaires, quand on connait le secteur social. On peut travailler 7 jours sur 7 dans certaines structures, ici la question ne se pose pas.

"On noue certaines relations et au 30 juin tout s’arrête"

Le Guide Social : 10 ans dans un établissement... vous devez bien le connaître  !

Sabine Palimieri : Ah non, je ne suis ici que depuis septembre. En fait, je ne suis pas nommée.

Le Guide Social : C’est-à-dire ?

Sabine Palimieri : J’ai un statut temporaire. Dans l’enseignement, on est classé selon le nombre de candidatures que l’on envoie à la Fédération Wallonie-Bruxelles et du nombre de jours que l’on a cumulé. Et selon le classement, on nous assigne les établissements dans lesquels on va exercer. Finalement, depuis 10 ans, j’ai changé d’école tous les ans.

Le Guide Social : Comment vivez-vous le fait de changer tous les ans d’établissement, d’équipe, d’élèves ?

Sabine Palimieri : C’est très dur et frustrant car on noue certaines relations et au 30 juin tout s’arrête. En revanche, on peut choisir les zones dans lesquelles on postule.

Le Guide Social : Avec votre long parcours, quelle définition donneriez-vous du métier d’éducateur ?

Sabine Palimieri : Je vais prendre l’intitulé des diplômes. Aujourd’hui, c’est éducateur spécialisé en accompagnement socio-éducatif et pour moi c’est vraiment ça. C’est accompagner les jeunes, les adultes... à un moment donné de leur vie où ils éprouvent des difficultés pour avancer. On peut être là, on peut guider. Il faut cependant avoir en tête que l’on ne peut pas aider quelqu’un contre son gré, si la personne n’est pas prête à changer quoi que ce soit, on ne peut rien faire.

Le Guide Social : Donc pour vous, le rôle majeur de l’éducateur, c’est l’accompagnement ?

Sabine Palimieri : C’est comme ça que je vois mon boulot. Depuis 10 ans que je travaille dans le scolaire, je vois une grande différence entre les personnes qui sont diplômées éducateur et celles qui occupe un poste d’éducateur mais ne sont pas diplômés. Il faut savoir que beaucoup de postes d’éducateur sont occupés par des profs ou des instits. Cette situation était courante avant la réforme des titres et fonctions. Et on voit une différence dans le mode d’appréhender l’accompagnement.

"Je voulais travailler dans le social mais sans trop d’administratif"

Le Guide Social : Où avez-vous suivi vos études ?

Sabine Palimieri : Ici à Liège au CFEL qui est devenu aujourd’hui HELMO.

Le Guide Social : La formation est de trois ans avec des stages à effectuer chaque année. Où les avez-vous réalisés ?

Sabine Palimieri : Alors l’histoire c’est qu’en finissant le secondaire, je n’avais pas envie de continuer les études. Ma mère m’a dit : “ Ma fille il faut que tu trouves quelque chose ! “ (Rires) Elle me poussait vers les études d’instit. (Elle soupire) Je n’avais pas du tout envie de faire ça, donc j’ai lu pas mal de documentations et le descriptif d’éducateur m’a plu. J’avais le choix entre trois établissements et j’ai choisi le CFEL car dès la première année, avant même les cours, on commençait par trois semaines de stages. Avec mon manque de motivation pour les études, j’ai trouvé ça super. Donc j’ai réalisé mon premier stage dans une maison d’accueil pour jeunes filles. C’était particulier car il y avait des jeunes filles plus âgées que moi. En deuxième année, j’étais dans un centre récréatif pour personnes handicapés et mon dernier stage était dans un centre de jour pour personnes handicapés.

Le Guide Social : Vous avez réalisé vos deux derniers stages, dont le troisième qui s’étale sur toute l’année auprès du public handicapé. C’était un choix ? Ce public vous a particulièrement plu ?

Sabine Palimieri : Quand je suis sortie des études, je me suis dit que je ne voulais faire que ça. J’aimais vraiment bien et je me suis dit qu’il fallait absolument que je trouve un job dans ce secteur-là et en fait non. Mon public de référence, du coup, c’est les jeunes. J’ai toujours travaillé avec les jeunes.

Le Guide Social : Et votre première confrontation au terrain lors de votre premier stage, comment l’avez-vous vécu ?

Sabine Palimieri : C’était particulier car comme je le disais, certaines étaient plus âgées que moi. J’avais à peine 19 ans, certaines avaient déjà 21 ans et je n’avais pas de formation. Je n’en ai pas un excellent souvenir, ni un trop mauvais. Je sais que j’étais parfois un peu mal à l’aise, que je faisais ce qu’on me disait de faire... Après, c’était un stage d’observation, donc je n’étais pas non plus trop investie.

Le Guide Social : Qu’est-ce qui vous a attiré dans ce métier ?

Sabine Palimieri : Je voulais travailler dans le social et j’hésitais entre assistante sociale (AS) et éducatrice. L’aspect juridique et administratif était trop présent dans le métier d’AS. J’avais besoin de quelque chose de plus “vivant”.

Finalement, aujourd’hui dans mon travail, j’ai une charge administrative énorme. (Rires) Je suis toujours à la bourre car je consacre plus de temps à mes élèves qu’à traiter mes papiers qui passent au second plan.

Le Guide Social : Qu’est-ce qu’on demande aux éducateurs scolaires au niveau administratif ?

Sabine Palimieri : Suivi de l’absentéisme avec l’encodage des certificats médicaux, des présences que les profs nous rendent, faire des signalements, envoyer les cartes aux parents, les cartes d’absences, récupérer le courrier et le gérer. Ces tâches prennent beaucoup de temps et malheureusement, empiètent sur le temps nécessaire à la création du lien avec les élèves.

"Les jeunes peuvent venir se confier, ma porte est toujours ouverte"

Le Guide Social : Vous êtes une personne ressources, finalement...

Sabine Palimieri : Clairement. En début d’année, je passe dans toutes les classes pour me présenter et leur dit que s’ils ont besoin de quoi que ce soit, ils peuvent venir dans mon bureau. Les jeunes peuvent venir se confier, ma porte est toujours ouverte.

Le Guide Social : Et les conflits entre élèves ? Comment les gérez-vous ?

Sabine Palimieri : Il y a des petits conflits qu’on peut gérer tout de suite mais d’autres conflits qui sont de plus grande ampleur et qui continuent sur les réseaux sociaux avec du harcèlement etc … et là on est obligé d’intervenir. Par contre, si un élève envoie un message d’insultes sur les réseaux sociaux à un autre élève, on ne peut pas faire grand-chose car ça se passe en dehors de l’école et ça serait impossible de tout gérer. Je conseille donc aux parents d’aller porter plaintes avec les captures d’écrans.

Le Guide Social : Vous faites de la prévention au harcèlement, au cyber-harcèlement qui s’installe avec les réseaux sociaux ?

Sabine Palimieri : Alors, comme je ne reste qu’un an dans chaque école, j’investis peu les projets puisque je sais que l’année prochaine, c’est fini. C’est beaucoup trop frustrant. Et concernant la thématique du harcèlement, je crois qu’il faut bien définir ce que c’est afin de ne pas mettre tout et n’importe quoi derrière ce terme. Je ne nie pas qu’il existe, il y a des situations dramatiques.

Le Guide Social : Pouvez-vous nous décrire une journée type ?

Sabine Palimieri : Je commence avec l’accueil du matin qui débute déjà dans la cour. Il y a plein d’élève que je salue car pour moi c’est un début d’accueil. Le fait de dire bonjour en arrivant le matin, c’est une première étape pour un bon accueil. Et selon le planning, on a des heures de surveillance et d’étude. A la récréation, on tourne dans la cour. Puis, le temps de midi je fais la surveillance du réfectoire. Et sinon, je fais de l’administratif. (Rires)

Le Guide Social : Qu’est-ce que vous ont appris vos diverses expériences ?

Sabine Palimieri : Quand j’étais au centre d’urgence, j’ai été confronté à des situations innommables touchant des enfants. J’ai vraiment appris la coupure entre la vie privée et professionnelle, grâce aux longs trajets en voiture. Pour l’expérience au centre de formation, j’ai appris à ne plus amener de boulot chez moi. Il y avait tellement à gérer en début d’année, qu’on amenait des dossiers à la maison. Je l’ai fait une fois et j’ai mis tout de suite le holà.

Le Guide Social : Le cliché de l’éducateur qui fait de la simple surveillance et qui gère les bagarres, qu’est-ce que vous en pensez ?

Sabine Palimieri : Ce cliché a la dent dure. Je ne me suis jamais considérée comme pionne. L’image que j’avais de mes éducatrices quand j’étais en secondaire, c’était vraiment ça, c’étaient des pionnes qui nous tombaient dessus si on faisait un pas de travers, elles n’étaient pas forcément sympathiques. Elles me faisaient peur même. (Rires) Elles rentraient dans le cliché mais ça fait partie d’une certaine histoire, puisque pendant des années on était appelé surveillants - éducateurs et maintenant on est éducateur grâce à toute une réorganisation de la fonction où le volet social du travail apparaît.

"Dans certains établissements, on est considéré comme la cinquième roue du carrosse et c’est très dévalorisant pour notre profession"

Le Guide Social : Ce cliché est abordé pendant votre formation ?

Sabine Palimieri : Pas vraiment mais je me souviens que durant ma formation, je me disais que je ne voudrais jamais travailler en école. Et voilà ! (Rires) Je vais finir ma carrière en école. Cette évolution s’est faite grâce à mes expériences, c’est par choix que je suis ici. Mais on n’a pas toujours une très bonne image de nous au niveau des autres professionnels et de certaines directions. Dans certains établissements, on est considéré comme la cinquième roue du carrosse et c’est très dévalorisant pour notre profession.

Le Guide Social : Alors justement, imaginons un établissement sans éducateurs, qu’est-ce que ça donnerait ?

Sabine Palimieri : Il ne fonctionnerait pas. Cela voudrait dire qu’il n’y pas personne à la grille pour vérifier qui entre et qui sort, personne à l’étude, personne à la cour pour encadrer les élèves. On permet de tenir une dynamique au sein de l’établissement. Quand on connait nos élèves, on sait qu’il y en a certains que l’on doit garder à l’œil et quand on voit qu’il y a une situation qui peut basculer ou dégénérer, on intervient directement. Si on n’est pas là, ça dégénère.

Le Guide Social : En plus de l’empathie et la bienveillance que vous avez cité plus tôt, quelles autres qualités sont essentielles en tant qu’éducateur scolaire ?

Sabine Palimieri : Franchement, la bienveillance est la principale. C’est celle qui permet de créer une relation respectueuse et un lien de confiance. Je dis toujours, si on respecte les élèves, ils vont nous respecter en retour : on récolte ce que l’on sème. (Elle sourit)

Sinon, c’est important de rester à la page aussi, je pense. J’ai la chance d’avoir deux ados à la maison donc ce que je vois ici, je le vois chez moi et je peux faire le lien parfois. Certains de mes élèves sont étonnés que je connaisse telle ou telle musique. Ça joue dans la relation.

Et puis, l’humour et l’auto-dérision permettent de désamorcer pas mal de situations. Surtout quand on est une femme. Je me souviens quand j’étais au centre d’urgence, il y avait parfois de sacrés malabars. Il y a eu une situation où un jeune avait été accueilli dans la journée et j’arrivais pour faire la nuit. Il n’avait pas de carte d’identité et on avait reçu un rapport médico-légal où son âge était estimé à plus ou moins 16 ans mais je pense qu’il en avait au moins 18 –19, donc il ne devait pas se trouver dans notre service. Il a commencé à me menacer pour avoir des cigarettes. Il m’intimidait en me disant “ Je vais tout péter ! “, j’étais toute seule, donc il fallait être un peu subtil. Je lui ai répondu : “Tu veux tout casser ? Pas de souci, commence par le salon, il est puant, j’aimerais qu’on nous en achète un nouveau.” Il est resté séché et il est revenu plusieurs fois en me disant “ Je n’oublierais jamais Sabine quand tu m’as dit de casser le salon. Je n’allais pas le faire mais t’avais quand même pas peur de moi ! ” (Rires)

Le Guide Social : Pour finir, pourquoi aimez-vous votre métier ?

Sabine Palimieri : Parce que j’aime les gens, je pense que j’ai ça en moi depuis toujours. Et les jeunes sont notre avenir, il faut donc leur préparer un terrain favorable, en tout cas dans la micro-société qu’est l’école. Le respect du règlement et de la vie à l’école prépare à la vie en société.

A. Teyssandier

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