Une matinée à la Traversée, le nouveau service résidentiel d'urgence

Une matinée à la Traversée, le nouveau service résidentiel d'urgence

Il y a un an et demi, l’asbl Notre Abri, installée à Uccle, ouvrait la Traversée, un service résidentiel d’urgence. L’équipe éducative a 40 jours pour ramener un peu de stabilité dans le quotidien de ces enfants, le temps qu’une solution durable soit trouvée par le mandant. Les arrivées mais aussi les départs de ces petits-bouts sont des moments intenses pour les travailleurs. Le Guide Social a partagé quelques heures en leur compagnie. Une matinée durant laquelle deux jeunes frères ont débarqué dans la structure de l’aide à la jeunesse. Moment d’une rare émotion…


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La porte s’ouvre. Le temps s’arrête… Deux petites têtes, chevelure noire et yeux écarquillés, déboulent en trombe dans la pièce à vivre de la Traversée. Ils ne disent rien, ne pleurent pas. Une seule chose semble finalement compter pour eux : se jeter sur les multiples jouets. Salim*, deux ans, s’installe impassible sur un petit cheval coloré puis quitte son destrier pour un coin du parc géant. Le dos tourné aux autres. Avare de sourires. Dans sa bulle. Malik*, son grand frère âgé de quatre ans, tranche avec l’attitude en retrait de son cadet. Lui, il court aux quatre coins de la pièce, avant de s’apaiser un peu et de se concentrer sur un instrument de musique. Finalement, après un gros quart d’heure, il lève la tête de son tambourin et transperce de ses yeux sombres les personnes présentes ce matin-là, à la Traversée. Pas besoin de parler, son regard en dit tellement… Des regards pareils, ça marque.

Les deux frères viennent de quitter l’hôpital. Un mois et demi plus tôt, ils ont été enlevés à leurs parents. Ce fameux jour de février, la police a été appelée à leur domicile. Les voisins signalaient des cris, des bruits de coups, bref une violente dispute entre deux adultes. À leur arrivée dans l’appartement, les forces de l’ordre ont découvert les enfants dans un état déplorable, victimes de graves négligences. Les tests médicaux ont fait état de présence de cocaïne dans le corps des petits-bouts. Papa fumait de la drogue dure à côté d’eux. Les parents ont immédiatement filé en prison et les deux frères ont été envoyés à l’hôpital pour y bénéficier de soins. Ce fameux mardi d’avril, ils ont donc quitté Saint-Pierre pour intégrer la chambre verte de la Traversée. Quarante jours pour souffler, décompresser et pour que le mandant prenne une décision sur le futur de ces gosses…

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Dire la vérité. Toujours !

Depuis un an et demi, l’équipe éducative de ce service résidentiel d’urgence, composée d’éducatrices et de puéricultrices, travaille au quotidien avec des enfants de 0 à 6 ans qui ont été malmenés par des histoires de grands. Des dommages collatéraux. Face à ces situations très difficiles, comment ne pas être submergé par l’émotion, la tristesse ou bien encore la colère ? « On ne voit pas l’enfant à travers sa situation. On connait l’enfant lui, en tant que personne. On sait ce qu’il aime et ce qu’il dit », répond Alix, éducatrice au SRU depuis son ouverture. « Vous savez, nous avons travaillé avec des petites filles abusées… Mais, elles seules nous intéressaient. Pas leur famille ou leurs abus. Après, de l’émotion, on en a toujours, on est humain. Elle fait partie du métier. Et oui, ce travail est compliqué parfois... »

La jeune femme attache une attention particulière à bien expliquer aux jeunes résidents pourquoi ils ont été amenés ici. « Il faut leur dire que nous adultes, nous ne sommes pas d’accord avec leur situation, avec ce qu’ils ont vécu. Il ne faut pas banaliser ce qu’ils traversent. Et nous leur disons toujours la vérité, avec leurs mots à eux bien entendu. Vous savez, Tania*, une de nos résidentes, a cru qu’elle allait en colonie de vacances : c’est ce que lui avait dit le juge quand elle a été envoyée chez nous. Vous imaginez le choc pour cette gamine quand elle a débarqué dans nos locaux ? Non, vraiment, on ne ment jamais aux enfants. Ils sont vraiment des éponges… Ils ont besoin d’être soutenus par des adultes qui ne sont pas des robots, qui ressentent des choses et les expriment. »

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« Nous devons nous adapter constamment »

L’équipe de la Traversée a été informée de l’arrivée de Malik* et Salim* la veille en fin d’après-midi. Alix, Flore et Kelly, à l’horaire ce jour-là, se sont donc activées durant toute la matinée pour accueillir au mieux la fratrie. Leur dossier est passé de main en main… L’équipe n’avait pas une minute à perdre : elle devait s’informer au mieux de la situation de ces enfants. « On a inscrit leur nom et leur âge sur le tableau avant leur arrivée et on leur a attribué à chacun une couleur qui servira notamment pour toute la logistique mise en place pour le linge. Le but est vraiment de préparer leur arrivée afin qu’ils se sentent pensés et inclus dans le service », commente Alix.

L’arrivée de nouveaux enfants est toujours un moment fort dans la vie du service. Les travailleurs ne savent jamais sur quel pied danser. « Tout dépend de leurs réactions quand ils franchissent la porte. Certains sont spontanés, intéressés par la salle de jeu. D’autres sont dans les pleurs, ne veulent pas lâcher leurs parents ou les personnes qui les amènent. Vous savez, la dynamique de groupe change constamment. » Le travail de l’équipe éducative demande incontestablement une adaptabilité permanente. « Il n’y a aucune formule magique. Et donc on fonctionne suivant la réaction de l’enfant », poursuit l’éducatrice. « Au lancement du service il y a un an et demi, on n’avait aucune base… On a mis en place au fur et à mesure, grâce à l’expérience, certains protocoles pour améliorer la prise en charge, comme la création d’une personne référente. Cette figure existe déjà dans d’autres structures mais qui sont toutes de long terme. Ici, l’accueil dure au maximum 40 jours. Il a donc fallu adapter ce concept à notre réalité de terrain. Nous en avons beaucoup discuté en supervision. »

Kelly a été désigné comme la référente d’un des deux nouveaux. Elle a donc assisté à l’entretien d’arrivée avec la logopède et l’éducatrice de l’hôpital qui ont encadré durant un mois et demi les enfants. « Cela nous permet de prendre toutes les informations sur les petits. Elles nous ont vraiment transmis toutes les petites choses, les moindres détails qui puissent nous aider à faire le lien ici directement. Pour qu’ils ne soient pas de nouveau tout déroutés. Comment ça se passe pour les soins ? Et pour le bain ? Est-ce qu’on peut leur laver les cheveux ou pas ? Aucun des deux n’est propre, voilà une information essentielle à avoir », explique Alix. « On peut aussi apprendre leurs rituels de coucher. On va les suivre scrupuleusement afin de ne pas les perturber davantage. Cela va les rassurer. En parallèle, on va les inviter à s’adapter à notre cadre, à nos règles, comme à nos horaires de repas. Ils sont souvent compliqués pour ces enfants. Surtout pour ceux qui viennent de la maison. Ils ont parfois du mal à rester à table, habitués à manger sans horaire et à engloutir des chips à 22h sur le canapé. »

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Des aurevoirs déchirants

Le personnel doit donc gérer les arrivées mais également les départs de tous ces enfants. Des moments parfois difficiles à vivre pour l’équipe éducative… « Certains départs sont soudains, imprévus. Claire, la directrice ou Juliette ou Caroline, les psychologues se rendent à un rendez-vous au SAJ et quand elles reviennent, elles annoncent qu’un enfant va partir sur le champ. Si certains travailleurs ne sont pas à l’horaire ce jour-là, ils n’auront pas la possibilité de dire au revoir à l’enfant. Ce qui peut parfois être très difficile à vivre », avoue Alix. Et de rajouter : « Après, parfois, même les départs préparés sont compliqués à vivre. Certains liens très forts peuvent se nouer. On prépare toujours le départ, nous avons un rituel avec une histoire. On donne aussi à l’enfant une cadre avec les photos de l’équipe. Nous y écrivons quelques mots. Une manière de garder un petit quelque chose de nous avec lui. C’est aussi important pour nous de lui exprimer certaines choses. Nous souhaitons lui dire qu’on l’a connu et qu’il a laissé quelque chose à cet endroit. »

L’enjeu de ces aurevoirs est également de ne pas montrer à l’enfant qui quitte les lieux sa tristesse. « On fait tout pour organiser le départ afin qu’il se passe le plus sereinement possible. Il doit savoir avec précision où il va, il faut toujours penser à lui transmettre une idée de sérénité dans son projet futur même si au fond ce n’est pas toujours ce que nous ressentons. Franchement, cela ne sert à rien d’en rajouter une couche. »

Une chose est certaine : au-delà des compétences propres au métier, il faut des qualités humaines et une sacrée résistance. Pour ne pas se laisser bouffer face à tous ces gamins blessés par les erreurs des grands. Le travail mené par l’équipe éducative de la Traversée est hautement nécessaire et mérite d’être grandement valorisé. Elle dira qu’elle ne fait pas ça pour la reconnaissance. Que la gratification est ailleurs... Quand l’enfant quitte le centre en allant mieux qu’à son arrivée, même un tout petit peu. Quand les professionnels recroisent l’enfant des mois plus tard et qu’il a grandi, qu’il s’épanouit. Voilà tout ce qui compte au fond pour ces travailleurs…

E.V.

*Le nom des enfants a été modifié



Commentaires - 2 messages
  • Fière du travail accompli par notre petite fille

    Marmouche lundi 20 mai 2019 09:33
  • Je suis si fière de toi ma chérie. Je sais que ce boulot t'épanoui, que tu as de magnifiques qualités humaines, une forte empathie, et une bonne dose de pédagogie.
    Mais l'épuisement physique et psychologique que requiert ce travail me fait parfois très peur pour toi, ma fille.
    Je ne le dirai jamais assez ... alors je le répète : JE SUIS SI FIÀRE de la jeune femme que tu es.

    Moi ta mamn mercredi 22 mai 2019 21:00

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