"Mon bureau, c’est la rue"

18 ans de carrière ramassés en deux heures. Ça déborde. Ça déferle. Et ça vous gèle le corps. C’est que l’homme cause avec ses tripes. Il est de la trempe de ces travailleurs sociaux qui transpirent leur métier. A 43 ans, Christophe Brismé nous dépeint avec sincérité des réalités rendues invisibles. Lucide sans être désabusé, l’éducateur de rue évoque sans détours des thèmes aussi cruciaux que le droit au refus, l’accompagnement palliatif en rue ou encore la toxicomanie chez les femmes enceintes…

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Le Guide Social : Christophe Brismé, vous êtes éducateur de rue, comment decririez-vous votre métier  ?

Christopher Brismé : Un éducateur de rue c’est un travailleur de proximité qui est à l’écoute de la personne en rue, qui respecte son choix de vie et qui crée du lien. L’éducateur de rue, c’est l’interface entre le milieu de la rue et les structures d’accueil et d’accompagnement, qu’elles soient publiques comme le CPAS ou privées et relevant du tissu associatif.

L’éducateur de rue, c’est la Société qui va à la rencontre de celles et ceux qui s’en sont éloigné.e.s et qui ne veulent plus en être. En tant que travailleur de rue, je peux comprendre que les personnes marginalisées ne veulent pas que la Société vienne les retrouver dans leur tente au fond d’un bois mais je peux aussi tout simplement leur proposer de m’asseoir et de discuter de tout et de rien. Et c’est comme ça qu’en tant qu’éducateur, on peut commencer à créer du lien.

Le Guide Social : A quel moment, dans votre parcours, vous avez décidé de faire ce métier  ?

Christophe Brimé : En secondaire, j’ai suivi des études en socio-animation à l’Institut Saint-Anne à Gosselies. Je suis sorti en 2000 avec un diplôme A2 mais je ne me voyais pas devenir éducateur. J’ai eu différents boulots dont un job de magasinier chez Colruyt à Halle. Et puis, un jour, la travailleuse sociale qui m’accompagnait à la Maison de l’Emploi de Pont-à-Celles m’a proposé un poste en lien avec mes études. La commune de Châtelet souhaitait engager un éducateur dans le cadre de la Convention Premier Emploi, ce qu’on appelait à l’époque le «  plan Rosetta  ». C’était un contrat d’un an. J’avais 22 ans. Et j’ai été pris.

Ça m’a permis de découvrir le milieu de la rue dans les cités, essentiellement avec des jeunes. J’ai un peu touché aussi au milieu de la précarité et de la toxicomanie.

Et puis en 2001, l’ASBL Le Comptoir a mis en place un programme d’échange de seringues. Ce programme visait à faciliter l’accès au matériel d’injection stérile, à récupérer le matériel souillé et à promouvoir des pratiques de consommation qui réduisent les risques et les dommages sanitaires.

Ce projet s’inscrivait dans le cadre d’un arrêté royal promulgué en 2000 qui précise que l’activité d’échange de matériel doit être accompagnée d’informations sur le bon usage du matériel, l’existence et les indications des tests sérologiques ainsi que l’offre d’aide complémentaire sociale, psychologique et juridique. Ce projet m’intéressait.

Le Guide Social : A cette époque, il y avait toute une dynamique autour de la lutte contre la précarité et le sans-abrisme et en faveur de la réduction des risques qui se mettait en place. Le Ministre Thierry Detienne était en charge de l’Action sociale en Wallonie et le Relais Social de Charleroi venait de voir le jour.

Christophe Brimé : C’était une période durant laquelle je répondais à toutes les offres d’emploi qui passaient. Et un matin, la Ville de Charleroi m’a répondu favorablement  : un poste était à pourvoir au sein de la Direction de la Prévention et de la Sécurité. C’était un département qui dépendait de la Ville à l’époque et qui visait à lutter contre l’insécurité urbaine, l’exclusion et la marginalisation. En son sein, le service Carolo rue faisait ce qu’on appelle de la première ligne. C’est auprès de cette équipe que j’ai commencé à travailler le 16 février 2004. Je n’avais pas encore mon bachelier d’éducateur spécialisé. J’ai repris des cours par la suite au CESA, le Centre d’Enseignement Supérieur pour Adultes à Roux.

"J’ai intégré l’équipe de Carolo rue quand le programme de ramassage de seringues est né"

Le Guide Social : Quelles sont les missions de Carolo rue  ?

Christophe Brimé : En tant que service mobile de première ligne, notre mission consiste à aller à la rencontre des personnes majeures en situation de précarité aigüe qui font de la rue leur lieu de vie ainsi que des usagers de drogues pour réduire les risques de contamination en milieu urbain. J’ai intégré l’équipe de Carolo rue quand le programme de ramassage de seringues est né. Encore aujourd’hui, nous travaillons en partenariat avec l’ASBL Le Comptoir  : le ramassage de matériel d’injection usagé est assumé en alternance par nos deux structures par période de six mois.

Nous avons aussi, ici à la rue Spinois 18, un accueil de soirée durant la période hivernale. Au fil des ans, nous avons développé des dispositifs destinés à répondre à nos missions et objectifs de veille et d’observation urbaine, de reliance pour créer et préserver les liens avec les personnes en situation d’exclusion, de réduction des risques (RdR) et des dommages liés à la consommation de drogues, de sensibilisation et responsabilisation des usagers afin de réduire les nuisances publiques et les incivilités liées à leur mode de vie. Nous avons aussi une fonction de sensibilisation et de médiation auprès des citoyens et des commerçants et de relais et d’accompagnement vers les structures partenaires (Relais Social, réseau CAPC, ...). Mes collègues d’Activ’Actions assurent des activités communautaires et individuelles auprès des publics.

Le Guide Social : Sur le terrain, comment se déroulait votre travail de rue, à vos débuts ?

Christophe Brimé : Le matin on quittait nos bureaux qui étaient situés à la rue d’Angleterre. On allait à Diap’1 pour faire connaissance avec le public toxicomane pour se faire connaitre et reconnaitre auprès du public cible. C’est ce qu’on appelle dans notre jargon «  faire du zonage institutionnel  ».

Puis, on prenait notre sac qui contenait tout le matériel de réduction des risques et on arpentait la ville. Notre travail de rue était concentré dans l’intra-ring.

Le Guide Social : Qu’entend-t-on par «  matériel de réduction des risques  »  ?

Christophe Brimé : Le matériel de réduction des risques comprend des préservatifs et du gel lubrifiant pour la prévention sexuelle, des seringues, des fioles d’eau pour injection, des tampons alcoolisés, des Stéricup (cuillère et coton filtrant), de l’acide ascorbique en doses unitaires, des feuilles d’aluminium, des brochures d’informations sur les produits consommés, le sida, les hépatites, le bon usage du matériel d’injection, les overdoses, les différents services du réseau d’aide et de soins.

Le principe d’échange est important  : les seringues distribuées doivent être récupérées.

Le Guide Social : Comment s’organisaient les maraudes  ?

Christophe Brimé : Les zonages en rue ou maraudes, comme on les appelle bien que je n’aime pas ce terme, se faisaient en binôme. On allait dans des lieux ciblés, généralement là où se pratiquait la manche. Dans les années 2000, l’axe qui partait de la gare de Charleroi-sud qui allait vers la place Albert 1er, anciennement avec son parking surélevé et ses colonnades, puis vers la rue de la Montagne, la rue Neuve, l’avenue de Waterloo jusqu’au Marsupilami était le théâtre de la mendicité.

On faisait aussi de la réduction des risques aux rampes des Expos, c’était un lieu de rendez-vous bien connu pour la consommation de drogues, en particulier, par injections. On allait également dans des squats qui n’existent plus aujourd’hui. Je pense aux anciens établissements Delbrassine à Dampremy, aux portes de Charleroi, où se dresse à présent le magasin Décathlon ou le vaste site du SEM, l’ancien Service d’Entretien et de Maintenance de la Ville qui a été rasé par la Sambrienne pour y construire son projet «  5 E ELEMENT  ». Il y a avait des squats aussi à la rue Léopold à la Ville-basse dans les bâtiments rachetés par le promoteur du projet Rive Gauche…

"Il y a 18 ans, il y avait beaucoup de squats. Aujourd’hui ça s’est vachement calmé. Mais cela ne veut pas dire qu’il y a moins de personnes à la rue"

Le Guide Social : Vous vous souvenez de la première fois où vous êtes entré dans un squat  ?

Christophe Brimé : Oui bien sûr que je m’en souviens. C’était dans un ancien bâtiment de la rue de la Broucheterre. Il faisait tout noir, c’était assez flippant. Quand j’ai commencé à travailler à Carolo rue, il y a 18 ans, il y avait beaucoup de squats. Aujourd’hui ça s’est vachement calmé. Mais cela ne veut pas dire qu’il y a moins de personnes à la rue.

Le Guide Social : De nouvelles formes de logement en rue sont-elles apparues  ?

Christophe Brimé : Aujourd’hui, le phénomène des tentes a pris le dessus sur celui des squats, très clairement. Certaines ASBL et une cellule du CPAS donnent des tentes aux sans-abris. Ce n’est pas notre cas.

Le Guide Social : Comment avez-vous vécu votre première confrontation avec le sans-abrisme  ?

Christophe Brimé : Quand tu vas en rue, tu te rends compte que la misère humaine est sous ton nez et tu te dis que c’est hallucinant qu’au 21ème siècle, on laisse vivre des êtres humains dans des conditions pareilles. C’est troublant au début d’être là, à leurs côtés, pour les accompagner et de devoir constater qu’ils ne veulent pas d’aide, qu’ils ne veulent pas aller en abri de nuit, qu’ils ne veulent pas initier des démarches, qu’ils rejettent tout ce qui vient finalement de la société.

Le Guide Social : Le droit au refus, ça fait aussi partie des réalités auxquelles est confronté l’éducateur de rue, comment vous gérez cet aspect dans votre travail  ?  

Christophe Brimé : A mes débuts, je ne comprenais pas pourquoi certaines personnes à la rue refusaient tout en bloc. Et puis, au fur et à mesure, j’ai commencé à comprendre… Aujourd’hui, j’essaie de m’intéresser à l’histoire de la personne, de tenir compte de sa représentation du monde et de tenter de comprendre les raisons du refus.

Mais c’est compliqué de laisser faire  : d’un côté, il faut respecter le droit au refus mais d’un autre, on ne peut pas laisser les gens mourir en rue. Cela soulève toute la question des soins palliatifs en rue... Je dirais plutôt que, dans certains cas, on fait de l’accompagnement palliatif, c’est-à-dire faire survivre la personne en rue : c’est aussi du maintien du lien.

"Il faut avoir des limites professionnelles et personnelles"

Le Guide Social : Vous avez déjà été confronté à la mort en rue  ?

Christophe Brimé : (Long soupir) J’ai découvert deux morts en 18 ans. La première fois c‘était en janvier 2006. C’était un homme d’une trentaine d’années qui vivait en logement. On le connaissait depuis environ un an. Comme on n’avait plus de ses nouvelles depuis un moment, je suis allé à son domicile. Le propriétaire a ouvert sa porte. Il avait les yeux ouverts en direction de l’entrée. Je n’ai pas compris tout de suite qu’il était mort. En m’approchant, j’ai vu que les liquides corporels avaient taché les draps. J’ai eu un choc. Il était mort depuis plusieurs jours des suites de ses maladies incurables combinées à sa consommation de drogues. J’ai eu besoin d’écrire…

La deuxième fois c’était en 2018. C’était un homme d’une quarantaine d’année qu’on connaissait bien et qui vivait aussi dans un logement. Quand je suis arrivé à son domicile, la porte était ouverte. La décomposition du corps était déjà bien avancée  : il était tout noir comme recouvert de suie. C’était choquant car je ne l’ai pas reconnu. On a beau se dire que la mort fait partie de la vie, quand on y est confronté, c’est très compliqué.

Le Guide Social : Être confronté à la toxicomanie, ça peut aussi être laborieux…

Christophe Brimé : Les personnes toxicomanes ont des situations compliquées et donc oui, en effet, ça peut parfois être difficile de les accompagner. Il faut avoir des limites professionnelles et personnelles.

Le Guide Social : Quelles sont vos limites, à vous  ?

Christophe Brimé : Il y a des choses avec lesquelles j’ai beaucoup de mal. Quand une femme enceinte vient vers moi et qu’elle me dit «  t’as pas deux seringues  », là c’est très compliqué.

Le Guide Social : Comment vous réagissez face à ces femmes enceintes toxicomanes  ?

Christophe Brimé : J’essaie d’être authentique. J’ai du mal pour la petite fille ou le petit garçon qui va naitre et je leur dis. Un jour, j’en ai vu une qui était enceinte depuis plus de six mois dans un squat en train de se faire une injection...

Le Guide Social : Et qu’avez-vous fait  ?

Christophe Brimé : Je lui ai fait part de mon ressenti, de mon malaise par rapport à son état. Une ou un toxicomane, c’est quelqu’un qui est en dépendance et qui ne pense à rien d’autre qu’à son produit. Notre rôle c’est de rendre ces personnes actrices de leur vie et non plus esclaves du produit.

Le Guide Social : Comment a évolué la situation en rue ces 15 dernières années  ?

Christophe Brimé : Comme je vous le disais il y a moins de squats à présent et, de manière générale, la visibilité des personnes toxicomanes et/ou marginales a changé. On retrouve, par exemple, des seringues dans des endroits beaucoup plus difficiles d’accès. On en a découvert 2000 sous un pont et 2500 sur un terril. Le règlement Mendicité adopté en 2013 a éparpillé la pratique de la manche, et donc, déplacé les mancheurs en dehors du centre-ville.

Le Guide Social : Quelles drogues consomme-t-on en rue aujourd’hui  ?

Christophe Brimé : Il y a encore 10 ans, l’héroïne était l’une des drogues qu’on retrouvait le plus en rue. A présent, on nous demande beaucoup plus de pipes à CRACK. Le prix de la cocaïne a baissé et il y a pas mal de trafic de méthadone.

"Les parcours de vie en rue ne sont pas linéaires. C’est cyclique"

Le Guide Social : Comment a évolué l’accueil et l’accompagnement des personnes sans-abri ?

Christophe Brimé : Charleroi, via la Ville et le CPAS, a vachement investi dans les infrastructures d’accueil et d’accompagnement des publics précarisés. Le nombre de lits dans les abris de nuit a été fortement augmenté et les dispositifs ont été renforcés. Tout est regroupé à présent au sein du CPAS. Comme je vous le disais, au fil des ans, nous avons développé des dispositifs destinés à répondre à nos missions et objectifs. Nous participons par exemple au projet «  MEDIBUS  » en partenariat avec Médecins du Monde.

Le Guide Social : Vous êtes devenu un visage connu sur le terrain, il y a des gens que vous voyez toujours en rue depuis vos débuts à Carolo rue  ?

Christophe Brimé : Je suis connu et reconnu du public, surtout auprès des anciens. Il y en a certains que j’ai connus à mes débuts que je vois encore en rue. Mais ce qu’il faut comprendre, c’est que les parcours de vie en rue ne sont pas linéaires. C’est cyclique, ça fonctionne par vagues  : on voit des gens en rue, puis ils trouvent un logement, puis ils tombent de nouveau en rue. Les mêmes mouvements peuvent être observés au niveau de la consommation de drogues. J’ai connu un gars quand il avait 18 ans. Aujourd’hui il en a 33. Il a connu des aléas  : la rue, la prison, un logement, la vie en squat… Vous voyez, ce n’est pas linéaire. Rien absolument rien n’est linéaire. Je dis toujours aux gars  : «  ce n’est pas facile de trouver un logement, ça l’est encore moins de le garder   ».

Le Guide Social : Comment peut-on renforcer le maintien en logement  ?

Christophe Brimé : Le projet housing first correspond parfaitement à notre public cible et apporte une solution pérenne. Il faudrait renforcer ce dispositif. Et accompagner aussi les personnes sans-abri lorsqu’elles trouvent un logement en dehors de ce programme. Mais pour cela encore faut-il qu’elles parviennent à se reloger.

Le Guide Social : Quelles sont les freins à la réinsertion par le logement  ?

Christophe Brimé : Les prix des loyers et des charges sont énormes. Si quelqu’un touche 1.000€ et qu’on lui demande, dans le privé, entre 500€ et 700€ de loyer et de charges, comment voulez-vous qu’il vive  ? C’est hallucinant. Et dans les logements gérés par les sociétés de logements sociaux – heureusement qu’ils existent – il y a des délais d’attente. C’est une réalité.

"Il faut travailler avec les gens pour leur rendre une estime de soi, leur montrer qu’ils ont des capacités"

Le Guide Social : Pour quelles raisons, selon vous, des personnes comme vous exercent-elles le métier d’éducateur de rue  ?

Christophe Brimé : Pour rendre le monde meilleur. Non j’déconne. Je laisse ça à Miss Belgique. On fait ce métier car on est fasciné par l’humain. Il faut travailler avec les gens pour leur rendre une estime de soi, leur montrer qu’ils ont des capacités. Le travail social est essentiel. Il ne faut pas se limiter aux actions de charité chrétienne bien qu’elles aient le mérite d’exister. Mais donner de manière redondante aux mêmes personnes, cela crée de la compliance par rapport à leur statut et ça en devient de l’assistanat. Il y a une différence entre apprendre à pêcher et apporter du poisson. Le travail social permet de s’inscrire dans une dynamique faite d’objectifs mais qu’il faut évidemment adapter en fonction de la personne. En rue, demain c’est loin. C’est très compliqué pour les personnes sans-abri de se projeter.

Le Guide Social : A refaire, vous resignez pour le même métier  ?

Christophe Brimé : C’est compliqué… J’aime mon métier car j’ai une liberté d’action et l’envie de rencontrer les personnes en rue est toujours là. Comme je dis, mon bureau c’est la rue même si j’ai un bureau physique et qu’on tient des permanences ici dans nos locaux de la rue Spinois. Mais c’est vrai qu’après 18 ans, je n’ai pas tous les jours le sourire. Il y a beaucoup de frustration accumulée. Depuis que j’ai passé le cap des 40 ans, je pense à changer d’affectation. J’ai d’ailleurs fait une demande de mobilité interne. Après, quand je compare avec d’autres postes éventuels, c’est vrai que je suis très bien là où je suis pour le moment : j’ai de la liberté tout en travaillant dans une super équipe.

Le Guide Social : On peut supposer qu’au fil du temps et des expériences, c’est un travail qui peut vite devenir difficile sur le plan émotionnel. Comment peut-on se protéger  ?

Christophe Brimé : C’est sûr que je ne suis pas un robot… Il y a des choses qui nous touchent. D’autres moins. D’un collègue à l’autre, la corde sera plus sensible dans certaines situations et moins dans d’autres. Il faut pouvoir d’abord reconnaitre ce qui nous touche. Et pour cela, il faut SE connaitre. J’ai eu la chance de suivre pas mal de formations dont une initiation à l’ennéagramme et ça m’a beaucoup plu et aidé.

"Le métier d’éducateur de rue est indispensable car c’est le premier et le dernier maillon de la chaîne"

Le Guide Social : Quels conseils donneriez-vous à un.e jeune qui veut devenir éducateur.trice de rue  ?

Christophe Brimé :

  • Numéro 1   : avant d’aider les autres, tu t’aides toi-même. Il faut bien se connaitre, comme je vous le disais.
  • Numéro 2   : Il faut pouvoir comprendre l’environnement social, institutionnel, historique, politique dans lequel on évolue.
  • Numéro 3  : Il faut observer avant d’agir.
  • Numéro 4  : Il faut pouvoir faire preuve d’empathie mais ça coule de source.
  • Numéro 5  : Il faut pouvoir prendre du recul.
  • Et enfin, numéro 6  : il ne faut pas se fixer des objectifs trop ambitieux. Si tu te dis que tu vas en rue pour sauver les gens, t’es mort, je ne te donne pas un an. Il faut avoir un côté philosophe en tant qu’éduc’ de rue. C’est Pierre Bourdieu qui disait  : " l’éducateur est au carrefour entre le psychologue, le pédagogue et le philosophe ".

Le Guide Social : Pourquoi le métier d’éducateur de rue est-il indispensable  ?

Christophe Brimé : D’abord je dirais que l’écoute sans jugement fait énormément de bien à la personne. Combien de fois des gens m’ont remercié juste pour les avoir écoutés sans les avoir jugés, que ce soit sur leur consommation ou sur leur situation de précarité.

Le métier d’éducateur de rue est indispensable car c’est le premier et le dernier maillon de la chaîne. Le premier car c’est l’éduc’ de rue qui va rencontrer les nouvelles personnes qui tombent en rue pour créer du lien et expliquer les aides et les structures qui existent au niveau du réseau. L’éducateur de rue est aussi le dernier maillon car c’est celui qui va atteindre l’inatteignable, qui va aller là où plus personne ne va, à la rencontre de celles et ceux qui s’isolent complètement.

Le Guide Social : Il y a des situations qui vous ont marqué de manière positive dans votre carrière ?

Christophe Brimé : Récemment j’ai recroisé, dans une station de métro, un ancien usager de drogue que j’avais connu il y a 8 ans. Il était retombé en rue. On a discuté. Je lui ai proposé de remonter la pente, marche après marche. A présent, il est dans une maison d’accueil et il est en passe de retrouver un logement. Il est suivi par un collègue de l’équipe «  psy de rue  », qui dépend du Service de Santé Mentale du CPAS.

Le Guide Social : La santé mentale en rue, voilà encore une question qu’on pourrait aborder mais on a dépassé l’heure et votre rendez-vous attend derrière la porte…

Christophe Brimé : (Il sourit) Je pourrais continuer à vous parler toute la journée… D’ailleurs j’aimerais écrire un livre…

Lina Fiandaca

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Commentaires - 1 message
  • J'ai travaillé "sur le terrain" depuis 1980 jusque 2016. En 1980 il y avait beaucoup de "clochards" dans les villes françaises, et il n'y en avait presque pas en Belgique ! Des changements de législations en Belgique ont largement contribué à l'apparition de nombreux SDF dans nos villes, et personne n'en parle alors que c'est une évidence pour ceux qui ont vécu cette triste transition. Explications :
    - pour recevoir l'aide régulière des CPAS, il était au départ obligatoire d'avoir sa résidence habituelle et principale dans la commune, et donc un logement ! Les CPAS n'étaient pas hypocrites et aidaient les personnes à en trouver un, y compris en prêtant le 1er loyer et la caution, ce qui responsabilisait les personnes qui récupéraient leur caution quand ils partaient.
    Quand on a instauré le revenu d'intégration pour les personnes SDF, on a cru faire un immense progrès social, mais en faisant sauter la condition de logement, on a dans les faits encouragé les personnes marginales à rester "dans la rue"...
    En plus, un taux isolé complet, sans avoir de loyer et de charges à payer, c'est autant d'argent supplémentaire qui part dans la drogue ou l'alcool, rendant de plus en plus impossible une réinsertion des personnes qui se dégradent plus vite dans un circuit locatif !
    - il y avait beaucoup de logements "garnis" dans les villes, parfois un peu "limite" mais cela permettait aux services sociaux de trouver très rapidement un toit pour les personnes dont l'aspect marginalisé les excluait des autres logements, y compris des logements "sociaux" d'ailleurs ! Ils étaient tenus par des propriétaires habitant sur place ou à proximité, qui "canalisaient" les comportements locatifs destructeurs, ce qui dans les faits permettait de préserver un toit à des personnes qui se seraient fait éjecter de tout autre type de logements. Ils étaient loués "charges comprises" et les loyers étaient souvent payés directement par les CPAS hors des aides accordées, de manière à ce que l'alcoolisme ou la dépendance aux drogues ne provoque pas la perte du logement par non payement. C'était des équilibres parfois précaires, mais cela fonctionnait : les personnes ne perdaient pas leur logement. Selon l'évolution positive ou négative des personnes, elles déménageaient vers des logements plus corrects, ou au contraire vers des logements plus marginaux... mais l'essentiel était que ces personnes ne se retrouvaient pas "à la rue" !!!
    Il y avait des garnis mis sur liste noire à cause de leur mauvais état, mais qu'on pouvait quand même utiliser à titre exceptionnel pour les personnes dont le comportement était tel qu'il était impossible de les intégrer dans des logements qu'ils n'auraient pas respecté...
    Dans les années 90, les communes et les régions ont "fait une guerre", très efficace, aux logements garnis et marginaux, qui ont tous été rénovés ou détruits... mais cela a provoqué une mise "à la rue" de toutes les personnes dont le comportement locatif les exclu des logements corrects, même avec un accompagnement social poussé...
    Et voilà comment deux mesures pondues par des personnes totalement déconnectées de la réalité de terrain ont accentué les problèmes qu'ils voulaient combattre !
    Oui, il faut augmenter la qualité des logements, mais il fallait préserver des logements plus marginaux pour tous ceux dont l'aspect et le comportement n'inspirait pas le minimum de confiance nécessaire pour signer un bail...
    Oui il fallait codifier les aides donnés aux personnes sans logements, car tous les CPAS ne jouaient pas un jeu correct, et renvoyaient souvent vers les villes les personnes marginalisées de leur communes...
    Mais il faillait avoir le courage d'exiger un logement pour payer des aides régulières... et le courage de réduire les taux d'aides quand il n'y a pas de logement, pour motiver les personnes à se stabiliser et ne pas alimenter le commerce des drogues !
    Ajoutons que les personnes en état de vagabondage avec récidives étaient dirigées vers l'établissement de St Hubert. Cela a paru choquant pour certains juristes, mais dans la pratique, elle y prenaient l'habitude de repas réguliers, d'avoir un toit chauffé et, en sortant, le désir d'avoir son logement l'emportait dans la la majorité des cas que j'ai pu suivre.
    En balayant tout cet arsenal, on a encouragé l'explosion du nombre de personnes vivant dans la rue, et on a rattrapé la France qui était au départ le mauvais élève de la classe des états démocratiques sur ce point précis, avec ses clochards sous les ponts...
    Pour réflexion...

    Frankp samedi 26 mars 2022 11:43

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