L’étouffement du secteur de l’aide alimentaire face au coronavirus

L'étouffement du secteur de l'aide alimentaire face au coronavirus

Dès le début de la pandémie, les associations du secteur de l’aide alimentaire ont dû faire face à des problématiques urgentes, cruciales, pour venir en aide à une part non-négligeable de la population belge. Les professionnels de l’aide alimentaire ont croulé sous les demandes de bénéficiaires durant la crise. Le secteur a beaucoup donné ces derniers mois, mais où en est-il aujourd’hui ?

« Chaque jour, de nouveaux bénéficiaires arrivent dans nos points de distribution d’aide alimentaire. De nombreuses personnes, qui avaient déjà des revenus précaires, se retrouvent au chômage temporaire, certains indépendants n’ont plus aucune ressource et ne s’en sortent plus. Plusieurs associations d’aide ont suspendu leurs activités : leurs bénéficiaires se tournent vers celles qui continuent… »

Voici le constat que fait Nancy Ferroni, porte-parole de la Croix-Rouge de Belgique. Car après la crise sanitaire qui a frappé le pays, les contours d’une autre crise, déjà bien ancrée, se profilent à hauteur du regard de la société. La crise sociale qui s’annonce dans les semaines, les mois, qui vont suivre cette pandémie s’annoncent violente pour les populations les plus pauvres, mais aussi pour les citoyens avec un revenu modeste. Dans une société où la paupérisation augmente, les associations et travailleurs du secteur de l’aide alimentaire vont devoir, une fois de plus, relever un défi bien trop grand.

La crise, révélatrice de la paupérisation

Chaque jour qui passe, les files s’allongent devant les locaux d’organisations fournissant de l’aide alimentaire. Si cette situation n’est pas nouvelle – 450.000 personnes en Belgique avaient recours à cette aide avant mars 2020 – elle s’est considérablement aggravée depuis l’arrivée de la pandémie et des mesures de confinement qui l’ont accompagnée. On estime à 200.000 personnes les nouveaux publics (étudiantes jobistes, travailleuses et travailleurs de l’économie “informelle”, personnes au chômage partiel, indépendantes, etc.) désormais en privation matérielle sévère. Ceux-ci nécessitent une aide alimentaire, secteur qui a subi lui-même les contrecoups du virus : manque de matériel de sécurité, moins d’invendus disponibles, moins d’associations ouvertes…

Les acteurs du secteur de l’aide alimentaire que sont la Fédération des services sociaux (FdSS) ainsi que la Croix-Rouge pour ne nommer qu’eux ont, durant la crise, effectué de nombreuses actions de grande envergure pour venir en aide aux plus défavorisés mais aussi à celles et ceux que la crise à frapper très fortement. Des étudiants, des précaires, ceux qui ont vu leur salaire baisser de moitié, sont venus grossir les rangs des personnes demandant de l’aide pour pouvoir remplir le besoin le plus primaire qui soit, s’alimenter. D’autant plus, que nombreuses sont les structures associatives qui, devant la crise, ont cessé leur aide faute de moyen et de possibilité.

La situation pourrait s’aggraver ces prochains mois

L’une des préoccupations premières de la Croix-Rouge fut l‘approvisionnement en denrées. En effet, avec la crise, la surconsommation d’achat alimentaire et les quelques pénuries créées par ces impulsions ont touchées directement les associations de l’aide alimentaire. « Les invendus de produits frais (viande, poisson, fruit et légumes) donnés gracieusement par les grands magasins et redistribués à nos bénéficiaires, se sont considérablement réduits, les achats du public étant plus nombreux. On a donc dû acheter ces produits frais pour compléter l’aide alimentaire de nos 65 points de distribution alimentaire en Wallonie et Bruxelles. Et les besoins augmentent jour après jour, cela représente une enveloppe de dépenses qu’on ne peut pas redistribuer ailleurs », indique la Croix-Rouge.

Mais ce n’est là que les prémices d’une situation appelée à s’aggraver dans les mois qui viennent selon la FdSS : « Plusieurs centaines de milliers de personnes sont aujourd’hui en chômage temporaire et 300.000 indépendants ont dû interrompre leurs activités. Il est à craindre qu’un certain nombre d’entre eux se retrouvent demain dans une situation de vulnérabilité encore augmentée. La perte financière encourue au cours des derniers mois concerne d’ores et déjà 60% des ménages. Les demandes d’aide alimentaire représentent plus d’un appel sur cinq au n° vert géré par la FdSS et mis en place par la Région Bruxelloise pour répondre à l’urgence sociale ».

Innover, s’adapter

Le secteur de l’aide alimentaire a enregistré une augmentation des demandes d’aide et cela de manière significative. En effet, un appel sur cinq est maintenant lié à de l’aide alimentaire selon la Fédération des services sociaux. Le constat se fait assez simplement pour la Croix-Rouge comme pour la fdss, étant donné l’augmentation gigantesque des demandes observée en quelques semaines ainsi que la fermeture de certains services, structures, de l’aide alimentaire. La saturation du secteur est inévitable entraînant de nombreux problèmes logistiques et d’approvisionnements. Par exemple, la Fédération des services sociaux alarme sur le fait que dans certaines parties de Bruxelles, il est très difficile d’accéder en ce moment à l’aide alimentaire. Cela touche les zones les plus précarisées de la ville, appelée le « croissant pauvre » bruxellois qui regroupe sept communes.

Pour agir et trouver des réponses, les associations de l’aide alimentaire ont adapté de nouvelles pratiques, « Des restaurants sociaux et des épiceries sociales ont mis en place des take-away, les distributions de colis se sont adaptées aux contraintes sanitaires. Par ailleurs, de nouveaux acteurs sont apparus et ont renouvelé les pratiques du secteur : les communes (ex : Saint-Josse-Ten-Noode, Schaerbeek) ont mis en place des « hub humanitaire », des initiatives citoyennes (ex : #PourEux) ont organisé des livraisons de repas, des collaborations entre les secteurs (ex : distribution de colis alimentaires via UTSOPI, dans le secteur artistique) ont permis d’augmenter l’accès à cette aide pour un public fragilisé par la crise. Ces initiatives récentes ont permis de toucher un nouveau public », argumente la fdss.

Ne plus agir dans l’urgence mais dans la dignité

La forte demande que subit le secteur de l’aide alimentaire, montre la précarisation de la population bruxelloise tout en témoignant l’engagement renouvelé et partagé par un plus grand nombre de personnes/acteurs/secteurs dans le combat du droit à l’alimentation.

« De manière générale, on constate que les demandes d’aide alimentaire proviennent de nouveaux publics : il s’agit notamment de personnes qui travaillaient en noir, des personnes en situation administrative irrégulière qui n’ont plus de revenus, de travailleurs au chômage temporaire, d’allocataires sociaux dont les dépenses ont augmenté, d’étudiants qui ont perdu leur job, de personnes issues du milieu artistique. Ces personnes ne parviennent pas à faire face à leurs dépenses habituelles et/ou faire face à de nouvelles dépenses (notamment en matériel informatique) », explique la Croix-Rouge.

Pour y remédier et éviter les solutions d’urgences faites avec peu de moyen qui affectent encore un peu plus le sentiment de honte des bénéficiaires, la fdss souhaite qu’un chèque alimentaire complétant l’aide matérielle et permettant aux bénéficiaires (CPAS ou associatifs) d’aller faire leurs courses comme tout le monde dans les commerces de leur quartier. La mise en place d’un tel chèque serait un geste fort selon la fdss et aussi le symbole de donner le droit aux bénéficiaires de choisir leurs propres courses comment tout à chacun.

« Le déconfinement des personnes les plus vulnérables doit passer par des solutions qui augmentent la capacité d’autonomie et de relance plutôt que de perpétuer des systèmes de dépendance et de subordination. Un tel chèque serait un vrai premier pas dans cette direction et permettrait en outre aux personnes les plus vulnérables de faire ce que les pouvoirs politiques semblent avoir le plus de difficulté à faire : anticiper », affirme la fdss.

Bien se nourrir et ne pas manquer de denrées, est un droit et un devoir que nos Etats doivent nous assurer. La crise a montré l’importance des associations et des initiatives citoyennes, cependant elle a aussi révélé les manquements de l’Etat à garantir les moyens nécessaires pour accéder au plus légitime des besoins : celui de se nourrir.

B.T.



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