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Educateurs spécialisés : "Comment préparer les étudiants aux réalités complexes de leur métier ?"

15/02/23
Educateurs spécialisés :

Un temps de pause, une prise de recul sur notre rôle de formateur, un regard sur nos étudiants, une réflexion sur le métier d’éducateur spécialisé, … telle est la recette de la « Mise au vert » de Form’éduc !

Form’Educ ? Nous sommes une association de fait, regroupant des formateurs d’éducateurs spécialisés en accompagnement psychoéducatif, représentant toutes les Provinces de la Fédération Wallonie-Bruxelles, tous les réseaux et tous les types d’enseignement (Hautes Ecoles et Instituts de Promotion Sociale).

Une « mise au vert » ? En février 2022, nous nous sommes accordés le droit de nous arrêter, de nous poser (nous « pauser »), loin de la frénésie du quotidien de nos écoles respectives. Loin des cours (trop nombreux mais trop souvent dépeuplés), des stages (essentiels mais complexes à évaluer), des projets (passionnants mais chronophages), nous avons voulu partager un temps réflexif et faire le point sur une série de tensions et de questions qui traversent notre métier de formateurs d’éducateurs spécialisés.

Dans le contexte actuel, comment tenir notre posture de formateur ? Comment préparer les étudiants d’aujourd’hui aux réalités complexes de leur métier de demain ? Ce travail a été réalisé dans une perspective temporelle, en jetant un regard dans le rétroviseur, mais aussi en braquant nos phares sur le futur et l’évolution du champ des métiers du social. Il s’est également voulu constructif : que faire maintenant ?

Cette carte blanche présente le fruit de ces réflexions. Elle a été pensée et rédigée dans une démarche collaborative.

Les transformations actuelles du champ social

Nul ne peut nier le fait que le champ social actuel est traversé par de nombreuses tensions.

Lors de cette mise au vert, Christine Mahy, figure de la lutte contre la pauvreté en Wallonie et à Bruxelles, a fait état du contexte socio-économique dramatique dans lequel nous nous trouvons. Malgré des progrès, la déstructuration et la « privatisation » du travail, l’augmentation des prix de l’énergie, la criminalisation croissante du « pauvre », la place accrue de l’administratif, une certaine forme de « privatisation de la justice », etc. sont autant de facteurs qui conduisent plus d’un quart des wallons dans des conditions de vie extrêmement difficiles.

Bernard Devos, le délégué général aux Droits de l’enfant, nous a quant à lui rappelé que la pauvreté est le fossoyeur des droits de l’enfant. Il a épinglé notre système scolaire, qui reste profondément « inégalitaire ». Il a dénoncé l’incapacité à mener des politiques coordonnées, ce qui impacte lourdement les progrès que nous pouvons espérer.

Former à l’aspect social et politique du métier d’éducateur spécialisé est plus que jamais incontournable. L’éducateur de demain, qui reste bien évidemment avant tout spécialiste de « l’humain », devra également adopter une posture d’« acteur social engagé » au sein d’une société en mutations.

Pour nous, formateurs, cela passera par :

  • développer l’esprit critique des étudiants en augmentant les temps de débat, les moments réflexifs ;
  • questionner l’institution scolaire qui, en tant que telle, ne « montre pas l’exemple », en étant normative à l’excès ;
  • mobiliser les étudiants « hors évaluation » afin de travailler sur l’humain et non sur « les points » ;
  • donner du sens aux différents mouvements sociaux et sociétaux ;
  • ancrer la formation dans les réalités de terrain pour faire émerger une conscience politique.

Un métier méconnu et en manque de visibilité

Le métier d’éducateur, premier lien de ce public en grande fragilité, continue de souffrir d’un manque de visibilité. Il s’agit d’un métier invisible, indicible, spécialiste de l’ordinaire, essentiel du quotidien, et tellement compliqué à « raconter ». Cette méconnaissance « chronique » alimentée de stéréotypes peu flatteurs nuit à de nombreux étages. Pour seul exemple, y a-t-il eu un seul applaudissement, au plus fort de la crise sanitaire, pour l’éducateur « harnaché anti-covid » qui accompagnait les personnes en situation de handicap dans son institution ? Nous sentons parfois une forme de résignation chez les professionnels de terrain, ce qui nous incite à penser qu’il faut « ré-enchanter le métier ».

 Lire aussi : "Nous, les éducateurs spécialisés, nous sommes des soignants !"

 Lire aussi : Éducateurs, travailleurs sociaux… les oubliés de la crise sanitaire

Par ailleurs, la dimension de la motivation, des choix qui mènent à la profession nous questionnent. Nous engageons auprès de nos nombreux étudiants un travail minutieux de déconstruction et de reconstruction de ce qu’« est » un éducateur spécialisé. Un travail prenant du temps, qui exige de la maturation et que nous réalisons dans un cadre toujours plus cadenassé.

Pour nous, formateurs, il sera nécessaire :

  • d’interroger les politiques actuelles de recrutement et d’inscription ;
  • de travailler davantage l’entrée dans la formation ;
  • de créer/proposer, rapidement dans le cursus, des stages immersifs afin de tester « in situ » la compétence relationnelle, si essentielle au métier ;
  • d’instaurer des actions concrètes et de sortir du « discours sur » les éducateurs pour être attentifs aux paroles des éducateurs.

La fragilité de (beaucoup de) nos étudiants

Les étudiants qui s’inscrivent dans la filière de formation de bachelier éducateur spécialisé partagent souvent des parcours complexes faits de nombreuses fragilités. Certains manquent de codes, de repères afin d’aborder le métier d’étudiant. D’autres, noyés dans les difficultés sociales, ont eux-mêmes besoin de notre facette « d’éducateur » pour cheminer vers nos apports de « formateur ».

Notre tâche de formateurs est multiple à cet égard :

  • accompagner ces jeunes à apprendre et à s’acclimater aux attentes d’un système de l’enseignement supérieur particulièrement complexe ;
  • susciter chez les étudiants une réflexion sur les finalités d’un métier multiple qui rencontre une dimension tant individuelle que collective ;
  • mettre en avant les compétences de l’étudiant plutôt que pointer ses déficits.

L’indispensable lien avec les lieux de stage

La compétence relationnelle est au cœur de ce métier. Il s’agit d’un savoir-être difficilement évaluable dans le cadre des cours. Seul le terrain peut nous donner les clés pour « mesurer » les qualités d’un étudiant dans ce domaine. Les lieux de stages sont donc un incontournable de cette formation. Sans eux, nous sommes trop souvent sans levier pour arrêter des étudiants qui présentent des lacunes en matière de compétences relationnelles.

La collaboration avec le milieu professionnel nous demandera de :

  • clarifier nos attentes respectives en matière d’évaluation de stages ;
  • dépasser le clivage entre « l’école » et « le terrain » en invitant les professionnels à contribuer à la formation de nos étudiants.

 Lire aussi : Les éducateurs face aux enjeux de l’écriture : "Ceux qui savent écrire peuvent aider et conseiller au mieux"

Et nous, formateurs ?

Pris dans ce système complexe, brassant parfois de nombreux étudiants qui doivent suivre des parcours individualisés de formation, nous sommes en difficulté, nous-mêmes, pour faire équipe. Or, l’idée d’exemplarité, de représentation, le fait de montrer « comment faire » est l’un des moteurs d’une transmission réussie.

Accompagner les étudiants à penser la posture professionnelle qu’ils adopteront sur le terrain, c’est penser d’abord/aussi notre posture de formateur/d’enseignant.

Transmettre nous-mêmes le savoir-être que nous souhaitons voir émerger chez nos étudiants nécessite :

  • de s’engager, de porter haut les qualités de disponibilité, d’écoute… afin de pouvoir endosser une forme d’exemplarité sans avoir la prétention, à aucun moment, d’ « être un modèle » ;
  • d’imaginer des temps « festifs » pour réapprendre à faire équipe ;
  • d’être en lien avec l’étudiant, d’être un « compagnon » sur sa route afin qu’il trouve sa voie en tant qu’éducateur ;
  • de décloisonner davantage les cours et de collaborer toujours plus entre collègues ;
  • de multiplier les intervisions et les temps de concertation, de co construction, de co-enseignement ;
  • de se réinventer afin de pouvoir construire sur le terrain, malgré les exigences structurelles, une pratique qui a du sens, dans le respect de l’autre, de soi et des valeurs d’une société plus équitable.

Form’éduc



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