Les éducateurs face aux enjeux de l’écriture : "Ceux qui savent écrire peuvent aider et conseiller au mieux"

07/06/22
Les éducateurs face aux enjeux de l'écriture:

La Haute Ecole Vinci a organisé en novembre 2021 la journée d’étude « Réenchanter l’écriture », centrée sur les enjeux de l’écriture dans la formation et la pratique des éducateurs spécialisés. Cet événement a été à l’initiative, entre autres, de Christophe Rémion, chef du département des éducateurs spécialisés en activités socio-sportive à la Haute Ecole Vinci. Persuadé de la nécessité du renforcement des compétences rédactionnelles pour une meilleure reconnaissance et efficience du métier, il nous livre ses réflexions mais aussi des pistes de solutions.

C’est dans un environnement verdoyant que nous rencontrons Christophe Rémion à la Haute Ecole Vinci où plus de 7.500 étudiants se forment à devenir de futurs spécialistes de la santé, des sciences humaines, sociales et techniques. Chef du département des éducateurs spécialisés en activités socio-sportives, Christophe Rémion, nous a reçu afin d’échanger autour d’une question peu soulevée dans le secteur : le rôle et les enjeux de l’écriture dans le métier d’éducateur.

Fort de ses dix années d’expérience comme éducateur et coordinateur dans le secteur de la Jeunesse et d’un projet en Afrique, il a souhaité, avec des collègues, mettre en place une journée d’échanges et de réflexion autour de cette thématique. Suite à une enquête réalisée dans le cadre de son mémoire en ingénierie et sactions sociales, il en est désormais persuadé : renforcer la formation à l’écriture et donc sa pratique dans l’exercice professionnel permettra, en partie, une meilleure reconnaissance du métier et prise en charge des bénéficiaires.

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Entre terrain et enseignement...

Educateur dans une institution de sport-aventure, Christophe Rémion est parti deux ans et demi au Bénin en tant que coordinateur d’un projet de rupture. Ce type de projets a pour objectif d’éviter l’emprisonnement aux jeunes en grandes difficultés grâce à un séjour à l’étranger. Le cadre particulier de ce séjour offre son lot d’expériences, d’échanges privilégiés avec les jeunes et donc d’observations : « C’est là-bas que je me suis rendu compte de l’importance de rendre compte de notre vécu d’éducateur spécialisé. J’ai vu des jeunes ouvrir leur carapace et évoluer sous le regard neuf d’une population qui ne les jugeaient pas, contrairement à l’environnement dans lequel ils baignaient en Belgique. J’ai donc pensé qu’il fallait exprimer, expliquer ce qui se joue au niveau de l’éducateur et des jeunes qu’il accompagne. »

A son retour il intègre l’équipe éducative de la Haute Ecole Vinci mais reste actif sur le terrain en tant que professeur référent lors des stages des étudiants : « Ceci permet d’être constamment connecté au terrain et d’être à jour des évolutions qui s’y jouent, essentiel à un enseignement de qualité. »

Un métier en évolution

Face au besoin de rendre visible ce que l’éducateur et les jeunes ont vécu lors de ces séjours, Christophe Rémion s’est confronté à la difficulté de mettre en mots ses ressentis et ses observations de manière juste et concise. C’est en comparant les productions écrites des autres professionnels qui gravitent autour des jeunes, tels que les psychologues ou assistants sociaux, qu’il a pris conscience de ses lacunes, qu’il estime être dues à un défaut de formation : « Dans la formation d’éducateur spécialisé, les compétences à l’écrit sont travaillées de façon transversales à travers la production de carnets de bord, de travaux écrits et du TFE. On devrait proposer un cours d’écriture professionnelle où les éducateurs observent, se mettent en situation professionnelle et rendent compte de leurs observations, des outils utilisés…car la production d’un TFE ne suffit pas et ne reflète pas forcément ce qui est attendu sur le terrain en termes d’écrits. LE TFE apporte d’autres compétences plus méthodologiques, de mobilisation des ressources et de questionnements. »

Sans compter qu’on sollicite de plus en plus les éducateurs, cela se traduisant par davantage de responsabilités. En effet, la formation particulière de trois ans a entraîné une professionnalisation du secteur : « Aujourd’hui, il a de plus en plus de responsabilités, il fait partie intégrante du paysage social. L’éducateur est l’agent central qui va relayer les informations aux professionnels autour de lui et ainsi les mettre en réseaux. Il est donc primordial d’acquérir des compétences pour un métier qui ne cesse d’évoluer et de se professionnaliser. »

L’importance de l’écriture

Le quotidien des éducateurs est source d’acquisition de nombreuses connaissances de terrain auxquelles seuls les éducateurs ont accès de par leur proximité avec les jeunes. Pour Christophe Rémion, c’est un vrai manque que de perdre ces observations si précieuses à la compréhension des situations des jeunes, à leur évolution mais aussi à l’amélioration des pratiques en tant que professionnels : « Durant le Covid, certains éducateurs ont vécu enfermés pendant plusieurs jours avec les bénéficiaires. Cette expérience est foisonnante d’observations et de réflexions. Malheureusement, les éducateurs sont rentrés chez eux sans prendre le temps de les noter. On dit qu’une personne âgée qui meurt, c’est une encyclopédie qui disparaît ; un éducateur qui part de son lieu de travail sans rien noter, ce sont des connaissances essentielles qui s’envolent ».

C’est également pour lui, une porte d’entrée à plus de reconnaissance du métier et de la place qu’occupent les éducateurs aux seins des institutions. Aujourd’hui, ces acteurs de terrain font encore trop souvent l’objet d’une simple consultation dans les processus de décision : « Lors de réunions d’équipe, on se tourne vers l’éducateur après avoir donné la paroles aux autres professionnels pour lui demander s’il a quelque chose à ajouter. Il faut inverser le processus car l’éducateur a en sa possession des données très importantes sur lesquelles devraient se reposer les autres professionnels pour leur réflexion. C’est en cela que le renforcement de la formation est essentielle afin de donner les outils aux éducateurs de transmettre les informations nécessaires et essentielles tout en sachant aller "to the point". »

Les constats du terrain

Afin d’envisager des solutions à cette situation, une journée d’étude « Ré-enchanter l’écrit » a été organisée en novembre 2021 avec 150 acteurs du terrain (enseignant.e.s, éducateur.rice.s, étudiant.e.s) à travers des focus-groupes, pour envisager des pistes d’actions. Les échanges et réflexions ont permis de révéler plusieurs constats :

  • Les éducateur.rice.s contribuent à laisser des traces dans le parcours des jeunes dont ils.elles ont la charge et ainsi dans leur défense auprès des instances. Ils.elles sont les premier.ère.s porte-paroles.
  • Cependant, les éducateur.rice.s se reposent trop sur les professionnel.le.s qui les entourent (assistant.e.s sociaux.ales, psychologues…) pour rédiger les observations alors qu’ils.elles ont une place privilégiée auprès des jeunes.
  • Le travail d’écriture n’est pas suffisamment présent dans la formation et n’est pas défini comme mission de l’éducateur.rice entretenant le mythe de l’éducateur.trice.s 100% sur le terrain qui n’a pas de temps à consacrer à la rédaction et à qui, de fait, on ne dégage pas de moments dédiés à cette activité.
  • Les éducateur.rice.s adhèrent à cette représentation et ne considèrent pas l’écrit comme faisant partie de leurs pratiques professionnelles.
  • Les structures et les institutions dans lesquelles interviennent les éducateur.rice.s sont très hétérogènes ainsi que l’importance accordée à l’écriture et la valorisation des éduca-teur.trice.s.
  • Cette hétérogénéité se traduit par une considération différenciée que l’on accorde aux écrits des éducateur.rice.s en fonction des institutions. Dans certains cas les rapports vont être relus et modifiés par les autres professionnel.le.s, entraînant une démotivation de la part des éducateur.rice.s à investir du temps et de l’énergie à cette mission.

Amélioration de la formation et reconsidérations institutionnelles et politiques

Face à ces constats, trois pistes de solutions ont été définies.

1) Former à rendre compte

Tout d’abord, le renfort des compétences rédactionnelles durant la formation semble indispensable : « Il faut sortir du mythe comme quoi l’écriture ne fait pas partie du bagage des éducateurs. Lors de l’enquête que j’ai mené dans le cadre de mon mémoire portant sur le sujet, beaucoup m’ont signifié que l’écriture ne faisait pas partie de leurs attributions mais que c’était le terrain avant tout. » Pour cela, développer un cours « d’écriture professionnelle » pourrait permettre cette amélioration. Cours dont le contenu doit prendre en considération les différentes attentes des diverses institutions dans lesquelles interviennent les éducateur.rice.s : « Les écrits peuvent changer radicalement. Dans la protection de la jeunesse c’est un rapport d’évolution à destination du juge qui va être demandé alors que dans le scolaire, c’est une participation au bulletin via des notes relatives à l’attitude. »

Ces facultés peuvent déjà être développées lors des stages par l’intermédiaire de comptes rendus spécifiques réalisés à l’aide de grilles d’observations pour les communiquer de manière claire aux professionnel.le.s avec qui les éducateur.rice.s collaborent.

Enfin, le développement de tutorat durant les études par des étudiant.e.s du bloc 3 pour les nouveaux.elles paraît intéressant pour développer une solidarité, un partage de connaissances et d’expériences ainsi qu’une réflexion sur les pratiques.

2) L’institutionnel

Comme précisé plus haut, la place des éducateur.rice.s dans le processus décisionnel est à consolider par une prise de conscience des chef.fe.s d’équipes du rôle de lien que les éducateurs et éducatrices occupent entre les jeunes et les autres professionnel.le.s. La considération et la valorisation de leurs observations est également à renforcer.

Ainsi, donner la juste place aux éducateur.rice.s passe, entre autres, par leur participation aux processus de création des outils administratifs qu’ils.elles utilisent pour rendre compte de leurs observations : « La question des outils est primordiale. Les outils administratifs sont souvent créés de manière top-down, par des gens connexes alors qu’il faudrait inclure les éducateurs dans leur conception et leurs ajustements pour qu’ils fassent sens avec les réalités du terrain. »

Mais le point le plus important reste celui du temps. Donner le temps aux éducateur.rice.s de rédiger : « Certains doivent faire part de leurs observations en dehors de leur temps de travail car l’image de l’éducateur 100% sur le terrain est tenace. Encore trop souvent, s’ils veulent prendre du temps pour rédiger, cela se fait au détriment des bénéficiaires car l’éducateur doit laisser son collègue gérer le groupe seul. »

D’autant que ces périodes d’écriture permettent une remise en question sur les pratiques ainsi qu’une prise de recul sur ce qu’il se passe au sein de l’institution et dans les dynamiques intrinsèques aux jeunes et aux autres. Mais Christophe Rémion insiste sur un point : « Cela doit être un travail de co-écriture avec l’ensemble des corps de métiers qui gravitent autour des éducateurs. Cette collaboration est primordiale afin de proposer les meilleures solutions qui concernent les jeunes. »

3) Le politique

Pour rendre ces objectifs réalisables, la question du budget est centrale. Les équipes en sous-effectif ne permettent pas de dégager le temps nécessaire à la réalisation des écrits. Augmenter le nombre d’éducateur.rice.s au sein des institutions est donc indispensable, d’autant plus face aux responsabilités toujours plus nombreuses qu’ils.elles doivent endosser.

Le délégué général des droits de l’enfant et de la ministre de l’enseignement et de la jeunesse, Valérie Glatigny, présents lors de la journée d’étude, ont pu se rendre compte des manques au niveau de la formation et du terrain et ainsi percevoir l’importance d’améliorer les compétences d’écriture car « des éducateurs qui savent écrire peuvent aider et conseiller au mieux lors des situations conflictuelles et ainsi permettre une amélioration de la situation des bénéficiaires. »

Le chemin à parcourir est encore long mais cette journée d’étude a permis de poser les balises pour une amélioration des services et une meilleure reconnaissance du métier d’éducateur.rice spécialisé.e.

A.Teyssandier

Et pour aller plus loin :

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Commentaires - 2 messages
  • Il est certai que l écrit professionnel est une compétence de l educateur spécialisé. Dans la formation educateur spécialisé en accompagnement psycho éducatif, beaucoup de cours, de travaux, sont basés sur l écrit professionnel, sur la mis en oeuvre d analyses, d observations, d hypotheses, etc... cette expertise à clairement une place dans cette formation. Il est tout à fait juste qu'un professionnel, un expert de la relation soit compétent en la matière.

    ludovicdahlem mardi 7 juin 2022 11:19
  • Et oui le manque de temps ne laisse pas la place à l'écriture. Nombreuses observations de ma part passent à la trappe. De plus, lorsque vous avez principalement des soins et tâches ménagères à faire et finalement très peu place pour l'educatif, je ne m'y retrouve plus. Faire plus avec moins. Mon travail n'a plus de sens. Après 33 années de travail auprès de la personne handicapée, j'arrête là profession pour faire autre chose. Le sentiment de pas être écouté, de ne pas donné la possibilité de s'exprimer oralement et par l'écrit, d'être face à des situations qui pourraient être gérer autrement si on avait réellement l'occasion d'échanger. Et surtout de vivre et de voir au quotidien le mal être des résidents qui vient en grande partie des encadrants car trop dans le faire, devoir suivre la trame institutionnelle imposée par. La direction et surtou ne plus réfléchir, cela dérange. Être un bon petit soldat ! Revenir 33 ans en arrière avec comme but de bien les nourrir, les laver et les habiller. Et pour le reste, juste dans le paraître et non plus dans l'être. Ce ne sont pas mes valeurs pour le travail avec l'humain.

    Cineparent jeudi 9 juin 2022 13:19

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