Les éducateurs et l'après Covid-19 : "La relance doit passer par le soutien à l'humain !"

Les éducateurs et l'après Covid-19:

Parmi les experts du groupe de travail du déconfinement, aucun représentant ou presque du secteur psycho-médico-social… Face à cette absence de concertation, une série d’acteurs de terrain vont livrer leurs priorités et leurs recommandations pour l’après-crise, pour le déconfinement. Aujourd’hui, c’est au tour de Ludovic Dahlem. Le président de l’association professionnelle des éducateurs spécialisés et éducateur spécialisé dans une équipe mobile de soins psychiatriques à domicile estime regrettable que le groupe de travail du gouvernement réfléchissant à la sortie progressive de cette crise n’ait pas plus inclus les acteurs de terrain du secteur, ou même ses représentants. "Nos réalités du quotidien auraient mérité bien plus", s’indigne-t-il.

Je suis éducateur spécialisé, je vais vous livrer l’état d’esprit qui m’anime pour l’instant. Je suis également président de l’Association Professionnelle Des Educateurs Spécialisés, je me permets donc en avant propos de faire part de mon soutien aux éducateurs spécialisés, de tout secteur confondu, qui ont géré la crise au quotidien, en soutenant, en accompagnant leurs bénéficiaires durant cette période plus que particulière.

Dans le secteur de la santé mentale les choses ont dû être adaptées. Dés le début notre cadre de travail s’est vu modifié. En effet, nos missions nous obligent à nous rendre au domicile des personnes pour assurer le travail d’accompagnement que doit réaliser notre équipe. Nous sommes des intervenants médico-psycho-sociaux accompagnant des personnes en difficultés psychiques, en situation de crise et/ou en situation chronique. Nous sommes des équipes mobiles de suivi psychiatrique à domicile.

Nous avons été, dés le départ soutenu par nos directions, en effet notre quotidien professionnel a pu être adapté. Seules les situations de crise et chroniques (si intérêt clinique) ont continué en présentiel, tout en opérant un système de permanence et de soutien téléphonique pour l’essentiel de nos situations. Nous avons opéré des évaluations cliniques régulières, avec le bénéficiaire et l’équipe pluridisciplinaire, afin d’éviter et/ou de soutenir d’éventuelle décompensation liées ou non au Covid-19. De même des hospitalisations, nécessaires, en hôpital psychiatrique ont pu rapidement s’organiser également. Malgré un réseau adapté aux conditions, nous avons trouver le soutien nécessaire. Ces structures ayant rapidement pu s’adapter aux besoins de la population mais aussi du réseau.

Une chance de pouvoir s’adapter à cette période particulière

C’est ainsi que depuis plusieurs semaines notre quotidien est particulier. Dés lors que nous devons nous rendre au domicile, nous avons, rapidement bénéficié de matériel, constitué de gel hydroalcoolique, gants et masques. Dans un premier temps nous avons pu également compter sur des collègues et des proches pour avoir des masques fait maison. Nous ne pratiquons pas de soins physiques mais tout de même nous nous sommes fixés un cadre, des procédures afin d’utiliser le matériel dans le but de nous protéger mais également de protéger le bénéficiaire. Nous avons également un cadre préventif, une analyse de la situation permettant d’évaluer l’état de santé physique de la personne avant un rendez vous.

A ce jour, nous avons eu quelques bénéficiaires qui ont, qui auraient contracté le Covid-19 (pas forcément testés). Dans les faits, ce ne sont pas des personnes qui ont nécessité une visite de soutien durant cette période. Aucun décès n’est a déplorer dans notre case load depuis le début.

Je pense pouvoir dire que nous avons eu la chance de pouvoir nous adapter à cette période particulière, avec des moyens suffisants, avec une réflexion d’équipe soutenante et adaptative. Nous avons pu bénéficier, également, du Fonds Roi Baudouin pour du matériel. Sincèrement je ne pense pas que nous sommes à plaindre, loin de là. Beaucoup d’autres acteurs du secteur médico-psycho-social ont du certainement faire front avec moins de moyens et/ou avec plus de contraintes.

Leur santé mentale a été mise à mal durant cette crise

Je considère regrettable que le groupe de travail du gouvernement réfléchissant à la sortie progressive de cette crise n’ait pas plus inclus les acteurs de terrain du secteur, ou même ses représentants. Nos réalités du quotidien auraient mérité bien plus. Certes je pense pouvoir dire que ces instances reconnaissent notre mérite comme celui d’autres secteurs de travail mais notre place était bel et bien auprès d’eux pour développer leur réflexion.

Alors, beaucoup en parle, devenant même parfois selon moi un discours de campagne politique plutôt qu’une réelle prise en compte de la suite et des moyens supplémentaires à octroyer à différents secteurs et plus particulièrement le notre. Inévitablement, beaucoup de personnes, de professionnels vont se retrouver, et se retrouve déjà d’ailleurs, dans une difficultés où leur santé mentale a été mise à mal durant cette crise. Clairement je pense que les demandes de soutien psychologique vont affluer, que ce type de soutien va prendre une place très importante dans l’offre de soins actuelle. Nous parlons donc ici d’une augmentation de la demande, comment assumer l’offre de soins nécessaire avec les moyens actuels ? Si nous voulons assurer des soins de qualité, c’est au niveau des moyens humains que le soutien du gouvernement va devoir se faire sentir. D’ailleurs le secteur de la santé mentale pourra compter sur des aides, notamment dans les services de santé mentale, des fonds vont être débloqués afin d’engager, à durée déterminé, du personnel supplémentaire.

Notre équipe a également pour mission d’accompagner des équipes en difficultés, hors du champs de la santé mentale. Il n’est pas question de faire des supervisons d’équipe mais plutôt soutenir à travers des rencontres, des discussions autour d’un vécu particulier. Pour ensuite proposer des pistes de réflexion autour de la pratique de leurs missions. Suite au Covid, nous sommes de plus en plus sollicités par des maisons de repos, qui ont ce besoin de déposer leur vécu durant cette crise.

La réponse sera dans l’humain

Dans cette gestion de post-crise, les économistes ont une place très importante, il est évident que l’on se relève d’une telle période en devant réfléchir l’aspect de la relance économique, le soutien aux entreprises, le soutien à l’emploi. Mais cette relance doit également passer par le soutien de l’humain, des structures médico-psycho-social. Il faut que cela soit considéré comme une priorité également. Certes la notion de rendement, de marchandisation est bien plus abstraite dans le social, tout le monde le pense. Dans le social on ne rapporte rien. Je peux vous dire que c’est pourtant ici et maintenant que nous allons rapporter beaucoup, ce sont les personnes, l’humain, son bien-être qui fera que cette crise pourra être derrière nous.

Depuis quelques jours, je ressens pourtant la révolte monter. Nous sommes moins concentré sur la crise en elle même, nous en revenons à nos revendications d’avant. Être mieux payé, mieux reconnu, mieux respecté. L’esprit solidaire est pourtant, apparu, s’est développé entre personnes, entre professionnels, n’est il pas temps d’avancer autrement sans devoir se battre ? Juste en faisant son travail du mieux que l’on peut mais, maintenant, avec les moyens qui ont souvent manqués. Se concentrer sur nos missions, sans plus devoir se poser la question des aspects pratiques, parce que le regard sur notre secteur sera différent, que nous seront soutenu par nos différents gouvernements.

Ludovic Dahlem

Président de l’association professionnelle des éducateurs spécialisés

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