Aide à la Jeunesse : « Il faut rationaliser les services »
Partout dans le secteur social, le constat est le même : les besoins de la population augmentent et se complexifient. L’Aide à la Jeunesse n’est pas épargnée. Philippe Renard, président de la branche Aide à la Jeunesse de la fédération UNESSA, analyse pour le Guide Social les besoins du secteur et les réponses politiques.
En trente ans, Philippe Renard, directeur de l’AMO Carrefour J de Wavre et président de la branche Aide à la Jeunesse de la fédération UNESSA - qui représente 1.128 antennes locales et services non marchands, actifs dans l’accueil, l’accompagnement, l’aide et les soins aux personnes, en Wallonie et à Bruxelles - a vu le secteur se transformer. Aujourd’hui, selon lui, le problème ce n’est pas tant le manque de moyens, mais les situations toujours plus nombreuses et complexes. Une des solutions pour y répondre, selon lui : la rationalisation des services.
Le Guide Social : Quelles sont les difficultés rencontrées par le secteur de l’Aide à la Jeunesse ?
Philippe Renard (UNESSA) : Jusqu’ici, il n’y a pas de manque de moyens financiers dans notre secteur : jusque-là, notre enveloppe a été maintenue et le personnel aussi. Je pense que nous sommes préservés par rapport à d’autres secteurs. Cela dit, nous faisons face à davantage de situations à gérer et des situations plus difficiles.
« Nous devrons fournir un effort financier sur tout ce qui est structurel »
Le Guide Social : Le secteur devra toutefois faire des économies.
Philippe Renard : D’un côté, un investissement de 40 millions d’euros a été programmé pour les quatre prochaines années, soit dix millions par an. De l’autre, on nous a annoncé que – comme les autres secteurs – nous devrons fournir un effort financier sur tout ce qui est structurel. L’objectif étant d’économiser sept millions d’euros. La ministre Lescrenier avait ainsi annoncé un gel du triennat, une enveloppe budgétaire allouée au service privé, mais l’Inter-Fédérations refuse cette solution et propose des alternatives pour atteindre l’objectif. C’est encore en pourparlers. Quoi qu’il en soit, nous savons qu’il faudra fournir un effort, comme tous les secteurs.
Le Guide Social : Quelles conséquences ces économies pourraient avoir sur l’Aide à la jeunesse ?
Philippe Renard : Pour le moment, on ne sait pas vraiment. Car on ne sait pas où iront les dix millions d’euros par an annoncés sur les quatre ans à venir. A l’heure actuelle, nous avons peu d’informations et il faudra analyser au cas par cas, mais je dois dire que je suis moins inquiet que pour d’autres secteurs.
Le Guide Social : La ministre Valérie Lescrenier a annoncé vouloir augmenter les places d’accueil ou d’accompagnement, qu’en pensez-vous ?
Philippe Renard : C’est une nécessité. Le problème à Bruxelles, c’est le prix de l’immobilier. C’est quasiment impossible d’ouvrir des lits alors qu’il y en a vraiment besoin. Je pense qu’il y a une volonté de la part de la ministre à ce niveau-là. Il y a un appel à projets pour refinancer des structures d’hébergement surtout à Bruxelles.
« Il faut vraiment mieux maîtriser les complémentarités intersectorielles ! »
Le Guide Social : Vous évoquiez des situations plus complexes à gérer, à quoi cela est-il dû, selon vous ?
Philippe Renard : Nous vivons une conjoncture extrêmement difficile. D’un point de vue économique d’abord, notamment avec la communauté française et tous les niveaux de pouvoir qui sont très endettés. Puis, d’un point de vue sociologique. Je pense que c’est multifactoriel, les difficultés liées au COVID, une société qui évolue vite, moins de balises et un monde pas très serein. Résultat : la population est plus vulnérable, plus à risque.
Le Guide Social : De quoi le secteur a-t-il besoin pour mieux répondre à ces problématiques ?
Philippe Renard : Une des réponses attendues de la part du gouvernement, c’est une meilleure coordination et harmonisation des secteurs. Dans la déclaration de politique communautaire, il y avait tout un point sur la rationalisation des structures et la clarification de leurs missions. Je pense que c’est nécessaire pour travailler mieux et plus efficacement.
Le Guide Social : Pourquoi ?
Philippe Renard : Au fil des années, il y a eu un empilement de nouveaux dispositifs, qui ont souvent des missions identiques. Il faut vraiment mieux maîtriser les complémentarités intersectorielles. Par exemple, sur le décrochage scolaire cela fait quelques années qu’on voit de nouveaux acteurs arriver, et je plaide pour qu’ils soient mieux articulés et mieux harmonisés.
Actuellement, il y a une réforme de la prévention sur la table du gouvernement [qui prévoit notamment une meilleure coordination intersectorielle, ndlr], et je pense que c’est important que les secteurs arrêtent de faire leur propre diagnostic dans leur coin.
Ainsi chaque secteur fait son « diagnostic » alors qu’il existe un observatoire de l’enfance, de la jeunesse et de l’Aide à la Jeunesse, selon moi celui-ci pourrait très bien réaliser un diagnostic commun avec l’appui des acteurs de terrain des différents secteurs.
Le Guide Social : Il s’agirait donc d’une harmonisation entre tous les secteurs, pas uniquement au sein de l’Aide à la Jeunesse.
Philippe Renard : Tout à fait. Quand il n’y a pas d’argent, il faut savoir innover. Je suis persuadé que lorsque nous maîtriserons les complémentarités, nous pourrons faire encore mieux et être plus efficaces. Les ministres aiment bien ajouter leur petite touche, mais je crois que l’heure est venue de travailler collectivement avec des reconversions et de la rationalisation.
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« Quand on travaille dans l’Aide à la Jeunesse, il faut être bien dans sa tête, dans son corps et dans sa vie »
Le Guide Social : Quel constat portez-vous sur l’état des équipes dans le secteur de l’Aide à la Jeunesse ?
Philippe Renard : Le mal-être du personnel n’est pas nouveau, et je parlerais plutôt d’un mal-être sociétal. Comme je l’expliquais au début, nous sommes dans une conjoncture difficile. Je vois par exemple mes collègues qui ont des petits salaires et qui doivent trouver des solutions au quotidien. Notre société ne va pas très bien, mais quand on travaille dans le secteur de l’Aide à la Jeunesse, il faut être bien dans sa tête, dans son corps et dans sa vie !
C’est une situation complexe, car nous sommes dans une société qui veut toujours mieux faire, mais le contexte économique ne permet pas de renforcer les moyens. Résultat : il y a parfois de bonnes politiques mais qui ne sont pas faciles à mettre en place dans la pratique.
Propos recueillis par Caroline Bordecq
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