Après la prison, l’emploi comme levier de réinsertion : rencontre avec l’ASBL Unago
Et si une peine purgée ne devait pas condamner à l’exclusion durable ? Fondée en 2022, Unago, une ASBL bruxelloise, accompagne les personnes ayant un passé judiciaire vers l’emploi, tout en œuvrant à la déconstruction des préjugés. Retour sur la genèse et l’action d’une initiative qui place la confiance et l’humain au cœur de la réinsertion.
Derrière Unago, il y a d’abord une rencontre. Presque un hasard. À l’époque, sa fondatrice, Coraline De Spirlet, est étudiante en criminologie. Au sein du foyer familial, ses parents hébergent Jean-Marc Mahy, ancien détenu, passé par près de vingt ans de prison. Les discussions autour de la table familiale, les récits de détention, les obstacles rencontrés à la sortie, mais aussi la force de résilience de cet homme vont profondément marquer la jeune étudiante.
Très vite, la curiosité intellectuelle devient implication concrète. Coraline s’engage comme bénévole visiteuse de prison, découvre de l’intérieur le système pénal et carcéral, et surtout ses incohérences. Un discours officiel qui parle de réinsertion, mais une réalité bien différente : peu de moyens, beaucoup de préjugés et une grande difficulté à retrouver une place dans la société une fois la peine purgée.
« J’ai fait des choses mauvaises, mais je ne suis pas mauvais. » Cette phrase, prononcée par un détenu rencontré lors de ces visites, restera comme un fil rouge. Elle résume à elle seule ce qui va nourrir une réflexion, puis un engagement.
« On parle de taux de récidive énormes, mais dans la réalité, c’est hyper compliqué de se réinsérer, il y a très peu de choses qui sont mises en place », raconte la jeune femme. Ce qui la frappe surtout, c’est l’image persistante des anciens détenus : « Dans l’imaginaire collectif, un détenu est vu comme une personne dangereuse, peu fiable, sans bonne volonté ».
Une vision alimentée par les médias mais démentie par le quotidien. « Les personnes que j’ai rencontrées sont des hommes et des femmes ordinaires, avec une histoire, des émotions, des fragilités », poursuit-elle. Et un point commun : sans emploi, la réinsertion devient très compliquée.
De ce constat naît Unago
En 2022, avec une amie psychologue, la directrice de l’ASBL décide de passer à l’action. L’association voit le jour en avril, avec une idée simple mais encore inédite en Belgique : créer une agence de recrutement dédiée aux personnes ayant un passé judiciaire.
L’ASBL met l’accent sur l’accès à l’emploi, après la sortie de prison. « On n’intervient pas en détention et uniquement quand la personne est juridiquement stabilisée. Tant qu’il n’y a pas de jugement définitif, c’est trop instable, autant pour le travailleur que pour l’entreprise », explique-t-elle. Unago s’adresse à toute personne ayant un passé judiciaire : anciens détenus, personnes sous sursis ou ayant connu des démêlés avec la justice.
Un accompagnement basé sur la confiance
Concrètement, tout commence par une inscription en ligne. Ensuite, l’agence propose un suivi pré-embauche d’au moins trois rendez-vous individuels. Trois moments pour apprendre à se connaître, loin d’un simple tri de CV. « On ne parle pas que du boulot. On parle de la situation globale, des démarches encore à entreprendre, de la personne dans son ensemble », précise Coraline.
Créer un lien de confiance est central. Les personnes suivies sont libres d’arrêter à tout moment, sans relance insistante. « L’idée est de les laisser venir vers nous parce qu’elles veulent un emploi ». Une manière de garantir aux entreprises un certain niveau de motivation, même si la fondatrice reconnaît que ce n’est pas toujours parfaitement juste.
Unago ne rédige pas les CV à la place des bénéficiaires, mais les retravaille avec eux. L’accent est mis sur la personnalité, les conditions de travail idéales, le type de management souhaité. Une fois une adéquation trouvée entre la personne et l’entreprise, l’agence assure l’interface avec l’entreprise, jusqu’à l’embauche. L’association se positionne en dehors de l’intérim et privilégie l’accès à des contrats stables. Et surtout, le travail ne s’arrête pas là. Notre interlocutrice indique : « Un accompagnement post-embauche peut se poursuivre pendant un an, avec des rencontres sur le lieu de travail. On crée un espace de dialogue, pour voir si tout se passe bien, valoriser les réussites et ajuster si nécessaire. »
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Des réticences aux réussites concrètes
Si les collaborations sont majoritairement positives, convaincre les entreprises est sans doute le plus grand défi. « On est encore une jeune ASBL », rappelle sa dirigeante. « À l’époque, quand on contactait une entreprise, il fallait d’abord prouver qu’on est sérieux, expliquer qui on est, ce qu’on fait. Et puis il y a tout le reste. » Car au-delà de la méconnaissance, les préjugés liés au passé judiciaire restent tenaces : peur du vol, de l’instabilité, du danger. « Ce sont des craintes qu’on entend souvent et je les comprends. Quand on ne connaît pas, on se base sur ce que la société et les médias renvoient. Il faut le temps de déconstruire toutes ces idées reçues ».
Mais l’expérience de terrain vient régulièrement bousculer ces représentations. Coraline cite cette entreprise spécialisée dans la gestion d’œuvres d’art, où la valeur des objets faisait craindre les vols. « Après discussion, ils ont tenté l’expérience. Aujourd’hui, ils ont recruté plusieurs personnes via notre agence et ils sont très contents. » Une autre employeuse, venue avec ses propres appréhensions, lui confie après coup : « J’avais peur, je m’attendais à des candidats peu préparés, peu éduqués, venant avec des habits troués. En réalité, les trois personnes rencontrées via Unago étaient bien mieux que les autres. »
Même dans la sphère privée, les regards évoluent. La créatrice de l’association se souvient de la réaction de son propre père, d’abord très réticent à l’idée d’accueillir un ancien détenu à la maison. « Il était convaincu que c’était une mauvaise idée. Et puis il a rencontré Jean-Marc. Très vite, son regard a changé. Il était finalement très heureux qu’il soit là. »
Sensibiliser pour faire bouger les lignes
Ces prises de conscience ont servi de déclencheur. « Quand quelqu’un nous explique qu’il a dépassé son préjugé et qu’il se rend compte qu’il était faux, c’est trop chouette à entendre », sourit Coraline. « On s’est dit qu’on devait mettre beaucoup plus d’énergie dans la sensibilisation. On en fait déjà, mais pas encore assez. »
Pour Unago, l’enjeu dépasse donc le simple placement à l’emploi. Il s’agit de déconstruire les représentations, de montrer que le passé judiciaire ne définit ni la valeur d’une personne, ni ses compétences professionnelles. C’est pourquoi l’ASBL développe aujourd’hui des actions de sensibilisation : vidéos, témoignages croisés de candidats et d’employeurs, événements.
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Une réinsertion encore trop peu soutenue
La fondatrice est lucide : en Belgique, la réinsertion reste insuffisamment soutenue. Si des dispositifs existent — publics ou associatifs — ils ne répondent pas toujours à la complexité des parcours.
« Je ne veux pas que les entreprises recrutent parce que quelqu’un a un casier judiciaire. Mais je n’ai pas envie non plus qu’elles ne recrutent pas à cause de ce casier. Je veux qu’elles recrutent parce que la personne est compétente », insiste-t-elle et poursuit : « Je peux comprendre que certaines personnes soient éloignées de l’emploi. Ce qui me dérange, c’est quand on l’explique uniquement par le passé judiciaire ».
Car parmi les personnes accompagnées par Unago, beaucoup font face à des fragilités qui n’ont rien à voir avec la justice. La responsable reconnaît que, comme dans le reste de la société, tout le monde n’est pas prêt à travailler cinq jours par semaine immédiatement.
Certaines structures intermédiaires sont pensées pour ces parcours plus progressifs et assurent un accompagnement sur la durée mais toutes les entreprises n’y sont pas préparées. D’où l’importance, selon l’équipe, de réponses nuancées, adaptées aux réalités de chacune et chacun.
Et demain ?
À court terme, l’objectif est de consolider l’équipe, stabiliser l’activité et poursuivre le travail de sensibilisation. À plus long terme, l’ouverture de nouvelles antennes est envisagée, afin de toucher davantage de personnes et d’entreprises.
Une chose est sûre : Unago s’inscrit dans une vision profondément humaine de la justice et de la société. Une vision qui refuse de réduire une personne à son passé et qui rappelle une évidence trop souvent oubliée : la réinsertion commence là où la société accepte de faire une place.
Pauline Février
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