"Il ne faut pas consacrer tout le Fonds blouses blanches à l’emploi !"

Hervé Rigot est un des nouveaux visages du parlement fédéral. Très vite après son entrée en fonction, le député socialiste s’est imposé dans des matières relevant de la santé, un secteur secoué en ce moment par une série de perturbations. Malaise des professionnels de la santé, fonds blouses blanches, fermeture de petites maternités ou encore création des réseaux hospitaliers : l’élu livre son analyse sur une série de dossiers brûlants et dévoile ses priorités en la matière. Interview.


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Guide Social : A la Chambre, en commission, vous multipliez les interventions concernant le secteur de la santé.

Hervé Rigot : Quand je suis devenu député fédéral, on m’a demandé mes centres d’intérêt. Il y en avait un qui était évident : les questions de migration comme j’ai une expérience de vingt ans chez Fedasil. Ensuite, la thématique de la santé, avec une priorité sur le personnel médical, s’est rapidement imposée à moi. Pourquoi ? Car ce domaine est profondément humain. A mon sens, on touche doublement aux citoyens. Tout d’abord, les patients. Ensuite, ceux qui travaillent dans le domaine médical, qui sont dans des situations difficiles, touchés par des conditions de travail inacceptables…

Guide Social : Depuis des mois, nous assistons au mouvement de contestation des blouses blanches. Comment analysez-vous cette situation ?

Hervé Rigot : La difficulté est évidemment de répondre immédiatement à un besoin criant de cadres, de revalorisation et de moyens. Nous avons débloqué l’an dernier 67 millions d’euros dans le cadre du fonds blouses blanches pour 2019. En 2020, le montant est exponentiel, avec 400 millions d’euros. Ce qui est le minimum nécessaire pour pouvoir mener une bonne politique. Selon moi, le danger dans ce dossier serait de tout consacrer à l’emploi et à l’engagement…

Guide Social : Pourquoi ?

Hervé Rigot : C’est une option que certains défendent, je l’entends dans le parlement. C’est la plus simple : on affecte le fonds au Maribel social et puis on crée de l’emploi. Mais, c’est illusoire parce qu’on sait qu’il y a une pénurie d’infirmiers et d’infirmières. Aujourd’hui, ils ne sont pas assez nombreux à sortir des études. Dans ce contexte, il n’est pas judicieux d’utiliser ce fonds uniquement dans le volet emploi. On n’arrivera pas à répondre aux besoins, d’un part et d’autre part, ça ne répondra pas à la revalorisation des infirmiers et des infirmières.

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"Le fonds peut aussi servir à mener des politiques à l’égard des aides-soignantes qui sont un peu oubliées"

Guide Social : Que préconisez-vous ? Quelles sont selon vous les priorités pour apaiser la situation ?

Hervé Rigot : Selon moi, il faut mener plusieurs politiques de front : des politiques d’amélioration de la formation, des politiques de revalorisation salariale en fonction des tâches qui sont demandées à chacune et à chacun, des politiques de revalorisation en fonction des gardes… Et puis, il est urgent de mettre en place des politiques d’incitants. Le message a envoyé aux jeunes est « venez, engagez-vous dans le métier d’infirmière, c’est un chouette job. » Le fonds peut aussi servir à mener des politiques à l’égard des aides-soignantes qui sont un peu oubliées.

Guide Social : C’est-à-dire ?

Hervé Rigot : Si on ne peut pas mettre au chevet des patients suffisamment d’infirmières, on peut probablement redéfinir les missions des soignants. Comment ? En faisant en sorte que les infirmières se consacrent vraiment aux missions qui leur sont dévolues et en parallèle affecter une partie des fonds vers les aides-soignantes pour qu’elles soient valorisées au regard de leurs nouvelles missions. On leur demande de prodiguer plus de soins aux patients ? Ok mais on doit alors débloquer des moyens financiers supplémentaires.

Guide Social : Nous sommes déjà à la fin du mois de février et aucune décision concrète n’a encore été prise concernant l’utilisation du fameux fonds blouses blanches...

Hervé Rigot : Je le regrette ! J’ai interpellé la ministre Maggie De Block à ce sujet. Selon elle, des concertations sont en cours au niveau de son cabinet. Ok, mais ça fait déjà deux mois… Sans compter qu’en 2019, le dossier n’a pas vraiment avancé non plus. Il est temps d’agir et de faire un choix sur comment et où on va affecter ce fonds. Évidemment, tout le monde a voté l’amendement « blouses blanches », une question de bon sens, mais le job ne fait que commencer. Maintenant, il faut mettre en place la politique. Je comprends bien que le terrain se dit mais qu’est-ce qu’ils font ? Parce que moi aussi je me dis qu’est-ce qu’on fait ? Le monde ne se fait pas en un jour mais si on ne commence pas à le concrétiser, à ce moment-là, 2020 sera passé aussi et on aura juste poser quelques jalons pour se donner bonne conscience. Ce n’est pas l’objectif !

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"Quand je vois les burn-out, le manque de valorisation financière, les gardes très nombreuses, le sous-effectif..."

Guide Social : En attendant, la situation ne va pas en s’arrangeant dans nos hôpitaux. L’étude du Centre fédéral d’Expertise des Soins de santé (KCE) a mis en lumière des chiffres alarmants. Un infirmier sur quatre n’est pas satisfait de son travail actuel, et 36% sont même menacés d’épuisement professionnel. Par ailleurs, 10% envisagent de quitter la profession. Comment règle-t-on cette perte de sens ?

Hervé Rigot : Il faut agir à tous les niveaux. Il faut mettre en évidence que c’est un travail formidable, de première nécessité. Et pour montrer cela, il faut mettre les moyens financiers. On doit donner l’envie aux jeunes qui sortent du secondaire de se dire « tiens, ce job, je vais le faire. » Aujourd’hui, moi si je suis un étudiant, j’hésite vraiment à me lancer dans ces études... Quand je vois les conditions de travail, quand je vois les burn-out, les équipes qui ne sont pas assez au chevet des patients, le manque de valorisation financière, les gardes très nombreuses, le sous-effectif, la réalisation de tâches qui ne sont pas forcément celles qu’on rêvait de faire. On doit revenir au sens même du métier. Ça, c’est un travail important à faire en amont. Donner l’envie, on va peut-être y arriver dans un an, deux ans et puis seulement le cycle de quatre ans commencera. Pour avoir un flux qui va répondre aux besoins, on est sur le long terme. En parallèle, il faut donc faire en sorte de réorganiser le travail des infirmiers et infirmières avec les aides-soignantes, dans le milieu hospitalier en priorité car c’est là aujourd’hui plus qu’ailleurs encore que le bât blesse.

Guide Social : Le milieu hospitalier est actuellement frappé par une instabilité. La mise en œuvre des réseaux hospitaliers suscite beaucoup de craintes...

Hervé Rigot : La mise en œuvre de ces réseaux était nécessaire. Il faut effectivement se poser des questions sur la manière d’affecter au mieux les moyens disponibles. En revanche, cela doit être réalisé dans l’intérêt des patients et non dans un souci d’économie. Demain, il y aura des conséquences sur des hôpitaux de proximité, sur la réorganisation de services également. Certains vont disparaître et ce avec des pertes d’emplois. Si vous êtes sous-payés, si on vous demande un boulot harassant et qu’en plus on y rajoute l’incertitude de l’emploi, je comprends que certains travailleurs du secteur se disent « je vais aller voir ailleurs ». Pas parce qu’ils pensent que l’herbe est plus verte ailleurs mais parce que là où ils sont il n’y a plus d’herbe du tout !

Guide Social : Le Gouvernement fédéral consulte-t-il le personnel au sujet de la création de ces réseaux hospitaliers ?

Hervé Rigot : Je pense qu’ils ne sont pas assez consultés. J’ai interpellé Maggie De Block sur la question, notamment en demandant qu’on intègre les infirmiers et infirmières dans les coordinations des réseaux. La réponse de la ministre est de dire que la coordination des réseaux est organisée de telle sorte que là ce n’est pas possible aujourd’hui. Par contre, selon elle, on pourrait envisager des conseils consultatifs. Je ne suis pas dogmatique sur la question. Ce qui est essentiel c’est qu’il ait effectivement une consultance. Il est nécessaire de demander l’avis des infirmiers et des infirmières pour prendre les bonnes options, les bonnes décisions. Ce serait aussi un signe de reconnaissance, d’écoute, de valorisation. C’est motivant de se dire « je peux m’exprimer ». Voilà déjà un bon début d’un dialogue.

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"Soyons honnête, la disparition de maternités engendrera des pertes d’emploi pour les sages-femmes…"

Guide Social : Un autre dossier fait également grand bruit : le KCE recommande la fermeture de 17 petites maternités en Belgique… S’agit-il, pour vous, d’une bonne idée à mettre en œuvre ?

Hervé Rigot : Il ne faut pas s’opposer dans l’absolu à l’ensemble des fermetures de maternités. La priorité doit rester les patients, les futures mamans en l’occurrence ici. Il faut se poser une question essentielle : est-ce que la réforme que je veux mettre en place répondra toujours à la nécessité de pouvoir offrir une maternité à proximité, de qualité et étant à même de prendre en charge de façon qualitative ces jeunes mamans ? Maggie De Block dit qu’en France ils font des maternités à plus de 1.000 naissances par an. Oui, c’est vrai. Mais la question est : est-ce que l’accompagnement y est aussi qualitatif qu’avant ? Oui, on peut réformer mais ne perdons jamais de vue que malgré le réseau des hôpitaux ce qui doit rester en première ligne ce sont les services de première nécessité comme les urgences, les maternités. Et puis, nous venons à peine de lancer le réseautage des hôpitaux qui suscite des incertitudes et du stress, qui va demander beaucoup de réorganisation, de concertation. Dans un secteur qui est déjà tourmenté, arrêtons d’envoyer tous les chantiers en même temps. On va partir à vau-l’eau. Prenons le temps de bien poser les choses.

Guide Social : Fermer des petites maternités aura aussi un impact non négligeable sur une profession en particulier : les sages-femmes. Des professionnelles qui ont déjà été lourdement impactées par la réduction des séjours hospitaliers…

Hervé Rigot : L’analyse faite par le KCE est une analyse d’efficience, d’efficacité économique. Il convient de pousser l’analyse en termes de qualité, de soins donnés, d’impact sur le personnel. Effectivement, il y a des conversions qui ne sont pas possibles. Une sage-femme a une spécialisation, une formation de sage-femme. Demain, si on ferme des maternités quelle est la reconversion possible ? Soyons honnête, la disparition de maternités engendrera des pertes d’emploi pour les sages-femmes… Maintenant, ne cédons pas à la panique pour autant. Nous en sommes actuellement au stade d’un constat formulé par le KCE. Le chantier n’est pas encore envisagé. De plus, nous sommes en affaires courantes. Les moyens de Maggie De Block sont limités à l’heure actuelle et donc elle n’a pas les coudées franches pour pouvoir avancer dans ce dossier.

Guide Social : En vous spécialisant notamment dans les thématiques liées à la santé, vous êtes régulièrement amené à côtoyer Maggie De Block. Comment décririez-vous vos relations avec la ministre ?

Hervé Rigot : En plus de la santé, je suis de près les questions relatives à la migration. Donc, oui, c’est ma ministre attitrée... Humainement, c’est quelqu’un que je connais depuis longtemps puisque c’était ma ministre à l’époque où je travaillais pour Fedasil. Entre nous, il y a un respect mutuel. Ce n’est pas parce qu’on ne partage pas les mêmes idées sur tout qu’on ne peut pas se respecter. Est-ce constructif de travailler avec elle ? C’est une personne qui a son point de vue. Elle peut entendre, surtout sur les questions de migration. Là, on peut beaucoup plus se rejoindre sur une série de domaines. Beaucoup plus que sur les questions « santé »… Là, elle a sa vision qui est assez claire, assez ferme. Elle défend ses positions et je n’ai pas les mêmes qu’elle. En tout cas, elle entend. Je ne sais pas si elle écoute profondément mais elle entend.

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Propos recueillis par E.V.

Dans les prochains jours, retrouvez sur le site du Guide Social la seconde partie de l’interview du député Hervé Rigot, dédiée à la politique migratoire.



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