Covid-19 et psychomotricité : quand le corps en relation devient une menace

Covid-19 et psychomotricité: quand le corps en relation devient une menace

Parmi les experts du groupe de travail du déconfinement, aucun représentant ou presque du secteur psycho-médico-social… Face à cette absence de concertation, une série d’acteurs de terrain vont livrer leurs priorités et leurs recommandations pour l’après-crise, pour le déconfinement. Aujourd’hui, c’est au tour de l’UPBPF. L’Union Professionnelle Belge des Psychomotriciens Francophones s’inquiète pour l’avenir de la profession : "Nous sommes tous à la recherche de la petite phrase, du petit mot de Madame Wilmès qui pourrait nous annoncer la reprise de nos pratiques professionnelles si spécifiques."

Nous entendons parler depuis des mois de ce virus, de cette maladie qui entraîne des tonnes de statistiques et de courbes à surveiller afin de rendre la pandémie gérable. Nous entendons des experts en médecine nous parler des attaques de ce virus sur notre organisme, sur notre corps biologique. Nous entendons les virologues, les épidémiologistes nous dire qu’il se propage parce qu’on se parle, parce qu’on se touche, parce qu’on est ensemble, parce qu’on se rencontre.

Aujourd’hui, cette maladie rend la relation menaçante. Quel paradoxe pour nous les psychomotriciens ! Nous qui nous intéressons, chez le sujet, aux fonctions biologiques qui prennent corps dans les moments de relation à l’autre. Ainsi toute notre chaine d’intervention spécifique représente un possible vecteur de transmission de la maladie. Nous, dont la mission est de soutenir ou de retrouver un certain bien-être psychocorporel, nous retrouvant ainsi privés de notre spécificité première qu’est notre engagement corporel dans la relation à nos bénéficiaires.

Le désarroi des psychomotriciens

En tant que président de l’Union Professionnelle Belge des Psychomotriciens Francophones, je peux témoigner du désarroi que ceci provoque chez nos membres psychomotriciens ! Mais notre formation nous donne aussi les moyens de rencontrer ces pertes de repères et d’ancrage dans la relation. Nous avons les compétences pour ouvrir notre créativité aux enjeux de cette pandémie, pour déployer notre spécificité au-delà de la distanciation physique, au travers des téléphones et autres écrans nous permettant de maintenir le lien, et parfois même le soin avec nos bénéficiaires. Ce qui vient être souligné par notre groupe de réflexion éthique, qui a élaboré des recommandations autour de ces nouvelles manières d’être en relation avec nos bénéficiaires. Grâce à leurs propositions, l’émergence d’un cadre est possible. De cette manière, le panel de nos outils peut se déployer : nos observations spécifiques, nos grilles de lecture de situations souvent complexes, se mêlent à notre prolongement au travers de l’écran dans le ton de notre voix, dans notre posture et/ou dans notre regard.

Pour nous, c’est bien là l’essence même de notre accompagnement.
Parmi nos membres, nous trouvons des psychomotriciens qui travaillent dans les différents secteurs du champ psycho-médico-social. Plusieurs de ces secteurs professionnels ont pu se sentir mis de côté par les mesures de notre gouvernement.

Malgré cela, chacun d’eux vient remplir sa mission de prestataire tant dans la prévention que le soin de première ligne. Qu’il s’agisse des professionnels travaillant actuellement dans le secteur scolaire et l’accueil de la petite enfance, ou encore ceux qui font des vidéos à destination des parents afin de maintenir le lien avec les enfants. D’autres travaillent en institution et, contraints de suspendre leurs séances en raison des règles d’hygiène, renforcent les équipes éducatives. Et ce afin de maintenir leur regard clinique pour garantir la continuité des soins.

Sans oublier tous ceux qui travaillent sous le statut d’indépendant. Ceux-là même qui, en plus d’être touchés professionnellement, le sont également financièrement. Les aides financières et fiscales ne sont pas accessibles immédiatement aux professionnels du soin, or nos activités sont considérablement réduites. Des interpellations et recherches d’informations claires et fiables ont permis d’éclairer la situation actuelle des psychomotriciens. Ce travail en parallèle des autres unions professionnelles, nous a permis de maintenir ensemble les différents acteurs de notre secteur à flot.

Quand pouvons-nous reprendre nos prises en charge ?

Quand la maladie se présentera sous son jour le plus gérable pour notre société, il n’en restera pas moins qu’elle continuera à soulever différentes questions. Dès aujourd’hui, de nouvelles interrogations émergent à l’annonce des phases de déconfinement aux allures d’équation à plusieurs inconnues.
Nous sommes tous à la recherche de la petite phrase, du petit mot de Madame Wilmès qui pourrait nous annoncer la reprise de nos pratiques professionnelles si spécifiques. Avec comme lame de fond, des questions aussi simples qu’importantes : Quand pouvons-nous reprendre nos prises en charge ? Quand allons-nous répondre aux différentes demandes que ce confinement vient mettre en exergue ? Quand allons-nous pouvoir répondre aux crises multiples que cette situation commence à peine à engendrer ?
Nous, les psychomotriciens aux côtés des autres secteurs de la prévention et du soin, nous serons là, prêts à mettre nos compétences et notre spécificité au service de chaque citoyen qui en ressentira le besoin.

Il serait pertinent de rappeler à nos politiciens que du fait de sa spécificité, le psychomotricien contribuera à la santé et au bien-être des personnes lors de la sortie du confinement. Il pourra soutenir un processus de symbolisation des peurs, angoisses, frustrations, colères, sentiment d’enfermement et d’impuissance, ressenti d’abandon, en s’appuyant sur le vécu corporel. C’est en cela que nous proposons de pistes d’actions concrètes pour soutenir la population :

- Pour les populations fragilisées, un travail de proximité, comme des séances d’aide psychomotrice pour petits groupes, encadrés par un psychomotricien et un éducateur de quartier, pourrait à peu de frais agir auprès de enfants les plus perturbés et avoir des effets positifs démultipliés sur les familles.

- Toujours au sein des communes, renforcer les équipes des maisons de quartier, des écoles de devoir par la présence d’un psychomotricien ; son observation et ses outils d’intervention lui permettent de proposer des médiations corporelles expressives et de bien-être aux enfants, ados ou parents.

- Soutien à la parentalité en organisant des séances parents-enfants qui ont directement un effet bénéfique venant renfoncer la bientraitance et les relations intrafamiliales.

- Dans les institutions pour enfants : renforcer les moyens de faire appel à des psychomotriciens pour accueillir la pulsionnalité, parfois débordante due aux contraintes actuelles, et les questions identitaires des jeunes par le biais de séances jouées ou expressives.

- Dans les maisons de repos, les institutions pour personnes handicapées, l’appel à un(e) psychomotricien(ne) venant renforcer l’équipe permettra d’introduire un travail d’accueil des ressentis psychocorporels, de bien-être et d’expression des charges émotionnelles emmagasinées.
Voici quelques propositions qui témoignent des besoins sociétaux et individuels auxquels les psychomotriciens sont aptes à répondre lors de leurs prises en charge. Le Covid-19 est venu s’immiscer exactement là où le psychomotricien propose une approche de soins aux personnes.
Nous gardons disponibles nos compétences de créativité et d’adaptation pour contourner les impacts du coronavirus et retrouver l’humain derrière ce qu’il a engendré dans notre société au fil des dernières semaines. Si pour continuer à le faire nous devons nous déguiser en cosmonaute, sachez que les psychomotriciens ont dans leur boîte à outil le jeu, vecteur de rencontre psychocorporelle.

Maiorana Massimo

Président de l’UPBPF

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