"Être éducateur dans une société en crise"

Je ne sais pas vous, mais depuis que je suis petite, j’entends que nous traversons une période de crise. Quand elle n’est pas économique, elle est politique, ou encore sociétale. Il me semble qu’une période de crise si longue, ou tant de crises successives, s’inscrivent dans une certaine structuralité, et sont des modèles de société plus que des périodes passagères. Nous traversons actuellement une crise sanitaire, mais avec elle se profilent une nouvelle crise économique et une crise sociale terrible, le tout cristallisant la crise politique que nous connaissons depuis des années.

Alors, « Être éducateur dans une société en crise » … Tout d’abord, il s’agit du titre d’un livre que j’ai lu durant mes études, et reparcouru à la faveur du confinement. Si vous ne le connaissez pas, je vous le recommande, sa lecture est inspirante. L’ouvrage date un peu, mais son message reste plus que jamais d’actualité, la gestion de la crise sanitaire en ce qui nous concerne, travailleurs sociaux, en est la preuve.

Le parent pauvre de la société

Mais alors, qu’est-ce que c’est, être éducateur dans une société en crise ? Ce que la gestion de cette crise sanitaire m’a appris, c’est que le secteur social est, et sera toujours, le parent pauvre de notre société. Il aura de la chance le jour où il sera invité à une quelconque table de négociation, ou même consulté s’agissant de prendre des décisions. Le secteur social est le dernier auquel on pense et le premier que l’on saborde. Pourtant, si l’on réfléchit, nous sommes ceux qui prenons soin des personnes les plus fragiles de notre société. L’importance que l’on accorde à notre secteur est en quelque sorte le baromètre du niveau d’humanité de notre société. Abandonnons-nous ceux qui n’ont plus la force de marcher au bord de la route ou les aidons-nous à avancer ?

L’économie devrait être au service du social

Certes, ce qui finance une société, ce sont principalement les échanges économiques, mais justement, l’économie devrait être au service du social, et non le contraire. En effet, à quoi sert la richesse si elle ne peut profiter à tous ? A quoi sert la richesse si elle ne peut aider chacun d’entre nous à vivre mieux, et en particulier les plus fragiles ? Sans cette attention, notre humanité est en péril. Et malheureusement, ce soutien à la part la plus fragile de notre population est remis en question à chaque fois que les conditions économiques et politiques se dégradent.

L’engagement du travailleur social, un acte de résistance

C’est alors que l’engagement des éducateurs, assistants sociaux, psychologues, logopèdes, infirmiers, médecins, … devient un acte de résistance. Cet engagement, essentiel alors là même que tout s’écroule autour. Cet engagement, acte de résistance dans un environnement politique de plus en plus hostile, où la direction imprimée à la société devient celle d’un individualisme forcené, aux pertes collectives et aux profits individuels. Ce monde où nos impôts se perdent dans les méandres d’administrations coûteuses et obsolètes, et ne servent plus suffisamment à financer une sécurité sociale devenue l’ombre d’elle-même, qui force ses hôpitaux à recourir aux dons pour s’équiper.

Refuser d’être rentable

Être éducateur dans une société en crise, c’est refuser d’être rentable. C’est partir du principe que chacun d’entre nous peut évoluer, à son rythme, vers son « devenir meilleur » et trouver la place qui lui convient. Être éducateur dans une société en crise, c’est défendre ce postulat contre les attentes de résultats, les évaluations quantitatives, parce que renoncer à ce principe, c’est renoncer à notre humanité. C’est accepter d’abandonner au bord de la route ceux qui n’ont plus la force de marcher, au prétexte qu’il n’est pas rentable d’investir en eux.

Pour ceux qu’on ne peut pas laisser au bord de la route

Être éducateur dans une société en crise, c’est aussi accepter, envers et contre tout, d’aller faire son boulot dans des conditions qui se dégradent sans cesse, avec des attentes parfois irréalistes et des toutes petites victoires. C’est traverser beaucoup de tempêtes pour quelques petits rayons de soleil. C’est rentrer épuisé, parfois en larmes, frustré ou en colère, mais repartir travailler le lendemain, parce qu’on continue à y croire, et parce que nous sommes bien souvent le dernier rempart de ceux qu’on ne peut, humainement et professionnellement, pas laisser au bord de la route.

MF - travailleuse sociale

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