La thérapie et le changement

La thérapie et le changement

Ils tournent en rond. Pas seulement dans notre cabinet, mais dans leur vie aussi. D’ailleurs ils le répètent : rien ne change. Et si c’était le but recherché ?

En séance, c’est la ronde du disque rayé : rien ne change, mêmes plaintes, mêmes schémas, mêmes souffrances. Les ruminations se répètent, l’apathie grandit, les événements relatés en séance viennent confirmer ce que le sujet sait déjà : tout cela est peine perdue, en ce compris cette thérapie : « Je reste dans l’impasse et mon thérapeute s’avère impuissant à m’en sortir ». Quant au thérapeute, s’il n’y prend garde, il risque le même enlisement que son patient.

La réalité, notre création

Le piège, c’est bien sûr d’oublier que le réel est hors d’atteinte et que la réalité n’est qu’une construction de chacun. Du coup, aucun changement d’éclairage n’est possible puisque patient et thérapeute finissent par habiller chaque problème d’une objectivité qui n’existe pas. Dans ce cas, travailler sur le problème lui-même, c’est répéter des solutions qui ne font que l’aggraver. Nous sommes alors, selon l’école de Palo Alto, dans un changement de type 1, c’est-à-dire un changement qui veille, paradoxalement, à ce que rien ne change.

Deux types de changement

Palo Alto distingue ainsi deux types de changement. Le premier, à l’intérieur du système, ramène finalement les choses au même point. Le second par contre modifie le système lui-même, les règles qui le régissent, les présupposés qui le sous-tendent. C’est ici que réside l’intérêt thérapeutique car ce type de changement permet, avec les mêmes perceptions, de reconstruire une réalité différente, une vision du monde, de soi, de l’autre modifiée.

Le thérapeute pris dans le même tourbillon

Si le thérapeute rentre dans le jeu, dans la ronde des changements de type 1, il va finalement conforter le patient dans sa boucle infernale : mêmes problèmes, mêmes tentatives de solution, mêmes déconvenues et mêmes souffrances. Les séances deviennent ainsi le moment privilégié pour explorer une absence de solutions toujours recommencée, ce qui induit peu à peu l’idée que même la thérapie (et le thérapeute) est une occasion supplémentaire de démontrer que rien n’est possible.

Une sortie du cadre nécessaire

Un changement de type 2 relève d’une réinterprétation de la réalité, un changement de sens, de paradigme. Il nécessite donc un nouveau cadre de pensée, un recadrage. Il appelle donc, outre l’explicite du système, le surprenant, l’inédit. Il nécessite parfois d’aller dans le sens du patient, avec plus de fougue encore que lui : « Vous avez raison, c’est sans issue ». Sortir de la logique du bon sens, qui voudrait contrer les constructions du sujet, la renverser littéralement pour permettre une vision complètement autre, inédite, neuve.

Un mauvais voleur

Lors de mon premier stage professionnel, dans l’univers carcéral, j’ai ainsi assisté à un tel recadrage. Un voleur récidiviste retrouvait son thérapeute. Ce dernier, lors de ces retrouvailles, a longuement observé le jeune homme avant de lui dire : « Bon, il faut se rendre à l’évidence, vous êtes un mauvais voleur, vous vous faites toujours prendre. Ce n’est donc pas votre voie. Qu’est-ce que vous savez faire d’autre » ? Le voleur, interloqué, n’a rien répondu. La semaine suivante, dès son entrée, il s’est exclamé « Dites, avant je travaillais le bois et j’étais pas mauvais. Vous croyez que c’est ça ma voie ? »

Un autre éclairage

C’est donc parfois dans la brusquerie d’un autre éclairage, lorsqu’il s’appuie sur une relation solide et une bienveillance respectueuse, que peut se dessiner du neuf, du « questionnant », quelque chose d’autre qui vient casser une vieille boucle de sens. Au rythme du patient, dans l’espace protégé de la thérapie, dans la prise en compte radicale de sa subjectivité, dans un transfert qui s’est suffisamment tissé pour permettre l’accueil de ce qui est proposé, oui, un changement 2 est possible et même fructueux.

D.B., psychologue

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