Retour sur la (tardive) conférence de presse du Conseil National de Sécurité

Retour sur la (tardive) conférence de presse du Conseil National de Sécurité

Ce vendredi, pour ceux et celles d’entre nous qui n’étaient pas au travail, nous sommes resté·e·s de longues heures devant notre écran, à attendre et ensuite écouter Madame Wilmès défendre son bilan et nous expliquer la stratégie de déconfinement en Belgique.

Défendre son bilan, c’était bien l’objectif principal de la première partie de la conférence de presse. A l’aide d’un graphique, comparant le résultat effectif de la période de confinement à celui d’une hypothétique situation catastrophique, dans laquelle aucune mesure de confinement n’aurait été prise, le gouvernement nous a ainsi démontré avoir posé les bons choix. Sinon, comprenez-vous, nous aurions observé sur ce graphique une ligne qui monte et qui monte, c’est à dire tellement plus de morts… à croire qu’ils nous prennent vraiment pour des imbéciles. Comme si, juste parce que la situation aurait pu être pire, les mesures prises étaient forcément les bonnes pour l’ensemble de la population. Aucune remise en question de leur politique n’est donc de mise...

En réalité, ce que ce graphique ne montre pas, c’est ce que nous aurions pu éviter si nous avions pris plus tôt des mesures de prévention et/ou de confinement ! En effet, on se doit de rappeler qu’à l’époque où ces mesures auraient dû être prises, la Ministre de la santé Maggie De Block, avec le silence tacite du gouvernement, traitait les médecins et expert·e·s qui alertaient sur le danger du virus de « DramaQueens ». On ne peut aussi oublier que le gouvernement considérait ce virus comme une simple grippe, alors qu’au même moment, des milliers de personnes en Chine et en Italie en mourraient. L’Etat a donc confiné, certes, mais tardivement, et dès lors est passé à côté de l’opportunité de réduire l’ampleur de la crise par des mesures de prévention. Tout ceci par négligence, mais également pour préserver le plus longtemps possible les intérêts du monde économique.
L’équation qui se jouait à l’époque est celle qui se joue encore aujourd’hui : la balance entre notre bien-être, notre santé et les intérêts économiques.
Ainsi, nous aurions aimé voir d’autres graphiques. Par exemple, celui qui nous indique combien de vies nous aurions pu sauver en prenant des mesures à temps. Ou encore, celui des tests réalisés à ce jour et depuis le début de la pandémie. A la place, nous avons celui d’un scénario où nous devrions arriver à 25.000 tests quotidiens. Loin de nous l’idée d’être pessimistes, mais pour rappel, nous n’avons toujours pas atteint aujourd’hui les 10.000 tests quotidiens promis depuis des semaines ! Au passage, nous nous permettons de rappeler également que la plupart d’entre nous, travailleur·euse·s de la santé en première ligne, n’avons toujours pas été testé·e·s !

Aujourd’hui, nous ne sommes pas correctement équipés

Un autre graphique que nous aurions apprécié voir et que le gouvernement s’est bien gardé de montrer, c’est celui des besoins en masques FFP2 et masques chirurgicaux pour nos institutions de soins et hôpitaux. Ce graphique aurait pu comparer les besoins réels à l’approvisionnement effectif par le gouvernement jusqu’à ce jour ! Un graphique pour rendre limpide le fiasco morbide que l’Etat nous a offert dans sa gestion de l’approvisionnement du matériel de protection. Encore aujourd’hui, nous ne sommes pas correctement équipés. Encore aujourd’hui, nous devons garder les mêmes masques au-delà de la durée recommandée, porter du matériel de protection qui ne nous protège pas, économiser les sédatifs alors que nos patient·e·s s’agitent contre leur respirateur,... Encore aujourd’hui, nous devons faire des économies de matériel au détriment de notre santé et de celle de nos patient·e·s.

Enfin, il reste un dernier graphique que nous aurions aimé analyser : celui qui comptabilise le personnel soignant infecté et reprend nos collègues décédés. Or, ceux-ci ne sont même pas recensés, aucun chiffre pour évaluer nos pertes ! En réalité, nous ne sommes même pas convaincu·e·s que le gouvernement Wilmès s’en soit sincèrement inquiété… Nous avons eu droit, à la place, à l’habituel remerciement. Une tape dans le dos et au hop, continuez le boulot !

En réalité cette mise en scène médiatique, à l’aide de diapositives, n’a servi qu’à valider et donner une apparence de sérieux et de contrôle au gouvernement, alors que nous savons pertinemment bien que leur politique a mené à de multiples ratés. Trop de ratés.

La stratégie de déconfinement

Dans la mise en balance entre les précautions sanitaires et les intérêts économiques, entre la santé de la population et les bénéfices des entreprises, l’Etat a fait le choix de la reprise de l’activité économique. Alors que les experts ont préconisé une reprise partielle des commerces, la Première Ministre avoue, lors des questions-réponses, avoir plié aux demandes du patronat. Elle précise d’ailleurs au passage que les entrepreneurs, contrairement au reste de la population (vous comprendrez bien), ne peuvent pas vivre d’aides sociales, que ce n’est pas dans leurs gènes. Elle sous-entend ainsi, de manière déplacée, que cette situation serait par contre acceptable pour les autres (entendez les plus précaires). Soit. Rien de nouveau pour un gouvernement libéral.

Cependant, nous nous devons de poser la question des garanties pour les travailleur·euse·s, quand nous savons déjà que 85% des entreprises contrôlées ne respectent pas les mesures de distanciations sociales en temps de confinement. Il nous semble donc logique de douter que 100% d’entre elles le feront en temps de déconfinement. Un guide sera publié à ce sujet, disent-ils. Permettez-nous de ne pas être sereins concernant son impact sur la sécurité sanitaire des travailleur·euse·s.

Le gouvernement a aussi, finalement, et comme on pouvait tous le prévoir, décidé de recommander le port du masque (en le rendant obligatoire dans les transports et là où la distanciation sociale n’est pas possible). Comme beaucoup d’autres, nous regrettons que cette recommandation n’ait pas été faite plus tôt et que toujours rien n’ait été effectivement mis en place pour produire à grande échelle des moyens de protection pour chaque citoyen.ne. Est-il encore utile de rappeler qu’à ce jour le matériel n’est toujours pas disponible en suffisance dans de trop nombreuses institutions de soin ? La contradiction flagrante entre le discours qui consistait à dire que le port du masque n’était pas nécessaire, et celui tenu aujourd’hui qui au contraire le recommande, saute ainsi aux yeux de toutes et tous. La vérité est que le gouvernement et leurs spécialistes ont adapté le discours en fonction du stock disponible et non en fonction des risques existants. Avec toutes les conséquences que cela a pu entrainer.

Il est aussi à noter qu’à aucun moment on nous explique les objectifs de ces mesures. Le choix est-il celui de l’immunité collective ? Pour rappel, une étude de l’Inserm, en France, évalue à entre 1 à 6% le nombre de personnes ayant contracté le Coronavirus. C’est loin, très loin, des 70% nécessaires pour assumer ce choix de l’immunité collective. Nous partageons les craintes du Docteur Jilali Laaouej quand il dit : « Il faut arrêter de parler de dé-confinement et comprendre que le gouvernement a décidé de changer de stratégie, pour aller vers l’immunité collective et laisser circuler le virus, mais sans assumer ce choix, sans prévenir la population des conséquences de ce choix, ni soumettre ce choix à un débat parlementaire. Le risque que l’on fait prendre à la population sans son consentement est démesuré et j’ose l’écrire criminel. ».

On remarquera aussi que la recommandation des experts, de respecter un délai de 2 à 3 semaines entre chaque phase pour évaluer l’impact de la mesure, a été mise de côté. Ouvrir tous les commerces le 11 mai, et évaluer le 18 mai si on ouvre les écoles, est dès lors dangereusement incohérent.
Plus grave encore, la Première Ministre n’a pas dit un mot concernant les personnes à risque et les mesures particulières qu’il faudrait absolument mettre en œuvre pour les protéger. Nous nous inquiétons aussi de l’absence de réponse et de stratégie pour stopper l’épidémie dans les Maisons de Repos, comme si la situation dramatique qui y sévit n’existait pas. Passant ainsi sous silence un des plus gros échecs des politiques gouvernementales.

Pour ce qui est de la reprise des écoles...

Nous souhaitons bon courage à nos collègues enseignant·e·s qui vont devoir faire respecter la distanciation sociale à des enfants et des adolescent.e.s. Très clairement, nous pensons ces mesures sanitaires irréalisables, autant la distanciation sociale que la garantie de Xm2 par élève et par adulte dans les structures et les établissements que nous connaissons en Belgique. Il semble que beaucoup de ces décideurs n’ont plus mis les pieds dans une école depuis très longtemps et n’ont aucune idée de l’état complètement déplorable des infrastructures. Sourd est celui qui n’a pas voulu entendre les cris d’alarme des enseignant.e.s et des parents depuis des années. Nous sommes donc inquiet·e·s de savoir qu’autant d’enfants, potentiels vecteurs du virus, vont se croiser à nouveau dans des environnements qui ne permettent pas de garantir la non-propagation épidémique.
En définitive, suite aux mesures prises par le gouvernement, nous redoutons sincèrement une deuxième vague de coronavirus en Belgique. Nous voyons, ailleurs, les courbes de certains pays remonter suite au déconfinement (Nouvel Obs, 24 avril 2020). Nous craignons des conséquences similaires suite aux décisions du Conseil national de sécurité.

Épuisement du personnel de la santé

Le déconfinement arrive, le nombre d’hospitalisations de patient·e·s Covid-19 diminue. Un répit pour le personnel de santé ? Certainement pas.
Le personnel de santé, épuisé par cette crise, reste en partie sur le pont pour assurer les soins et la logistique des patient·e·s Covid-19 et est contraint de déjà se préparer à une éventuelle deuxième vague.

On comprend déjà très bien qu’ils attendent de nous de redoubler d’efforts pour combler le déficit budgétaire engendré par la pandémie. En effet, les activités traditionnelles des hôpitaux ont diminué, avec elles diminuent les rentrées financières. Rappelons que le ministère de la Santé n’a pas voulu aider financièrement les hôpitaux, à l’exception de prêts (à rembourser donc). Ceci a d’ailleurs contraint certaines institutions à faire des campagnes de dons auprès de la population… En sommes, aujourd’hui, Il faut rattraper le retard ! Faire tourner l’entreprise à malades et faire rentrer de l’argent. Les hôpitaux ont déjà relancé une partie de leurs salles d’opération et vont mettre une pression importante sur leur personnel pour travailler plus afin de combler les trous budgétaires. De plus, énormément de retard de soins a été accumulé pendant le confinement. Des patient·e·s qui auraient dû se faire soigner et qui n’ont pas pu le faire vont aujourd’hui affluer dans les salles d’attente.

Retour à une situation pré-covid déjà insoutenable ?

Non, cela sera bien pire et c’est inacceptable ! Plus que jamais, nous avons grand besoin de plus d’effectifs et de plus de budget ! Qu’a prévu le gouvernement à ce propos ? Rien !

Il est primordial de repenser le financement des hôpitaux, de passer urgemment d’un financement à l’acte à un financement selon les besoins ! Le scorage actuel budgète les institutions de soins en fonction de leur activité. Cette politique axée sur le résultat s’oppose à une politique axée sur les besoins et donc les moyens. Ce n’est pas le nombre de patient.e.s traité.e.s qui devrait fixer la norme, mais plutôt le nombre de patient.e.s nécessitant un traitement. C’est un financement qui nivelle vers le bas et qui impacte directement notre capacité à prendre soin de la population. Nous sortons petit à petit de la crise avec une situation pire que celle qui précédait le Covid-19. Alors que l’importance du secteur de la santé a été magnifiée dans l’espace public, nous aurions pu penser que des fonds conséquents allaient être investis dans ce secteur. Que nenni ! On prend les mêmes recettes et on recommence. Bientôt, avec le sauvetage des entreprises et des banques on nous présentera un plan d’austérité et d’économie sur la sécurité sociale et donc la santé ! Incroyable, nos dirigeants n’ont donc rien appris. Mais puissent-ils vraiment apprendre ?

Nous voudrions terminer ce communiqué avec un mot particulier pour le personnel de l’entretien ménager, qui va devoir, partout, dans tous les établissements scolaires, les entreprises, les transports en commun, ... redoubler d’effort pour garantir la santé de toutes et tous. Trop souvent déconsidéré, invisibilisé et mal payé, le personnel de l’entretien ménager a pourtant un rôle essentiel, indispensable, dans notre quotidien, et encore plus aujourd’hui dans la gestion de la pandémie. Nous leur apportons toute notre solidarité et serons à leur côté dans leur combat pour une revalorisation de leur métier.

Pour conclure, nous l’écrivions déjà il y a quelques semaines : « Nous ne sommes pas dupes, la voix du monde patronal est celle écoutée par ce gouvernement, ignorant la voix de ceux et celles qui sont en première ligne, qui sont d’ores et déjà démunis. ». Mme Wilmès, vos remerciements en demi-teinte, vous pouvez vous les garder. Nous avons besoins de moyens, de collègues et de meilleurs salaires ! Nous viendrons très bientôt vous voir pour exiger ce dont la société a besoin pour assurer une véritable santé publique accessible à toutes et tous.

#Lasantéenlutte
#OnNOublieraPas
#AprèsOnRegleraNosComptes
#DemainDansLaRue
#NosViesValentPlusQueLeursProfits

Santé en Lutte

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