UNE VIE DE PSY - Épisode XVII : une rencontre inopinée

UNE VIE DE PSY - Épisode XVII: une rencontre inopinée

Dans cet épisode de la curieuse vie de T. Persons, vous découvrirez que l’on peut toujours être surpris par ses patients, pour le meilleur, comme pour le pire…

- Ceci est une fiction. Toute ressemblance avec une quelconque réalité serait purement fortuite… -

Après avoir raccompagné Georges en dehors de mon cabinet, je dois vous le confesser : j’étais mal. Je ne suis pas adepte du dégoût de soi, mais il faut dire que la manière dont j’avais agi ces dernières semaines me donnait l’impression d’être en pole position pour postuler au titre de salopard de l’année. Bref, j’avais du mal à me voir positivement. Comment pourrais-je soutenir le regard de mon fils qui s’apprêtait à naître sans lui renvoyer l’image d’un être pitoyable, mû par ses propres désirs sans avoir pris le temps de mesurer les conséquences de ses actes ? J’étais donc passablement triste. Mes premières pensées étaient pour Anita. Serait-elle en état de venir à ma consultation ? En jetant un coup d’œil à mon agenda, je vis qu’elle était prévue pour dans deux jours. Vu la manière dont Georges m’avait décrit ce qui s’était passé, je ne l’imaginais pas la voir présente. J’attendrais donc son rendez-vous et me permettrais de l’appeler après avoir attendu le symbolique quart d’heure de retard, tout en feignant l’étonnement et la consternation quand elle m’expliquera la raison de son absence. Finalement, je n’étais pas à un mensonge près…

Pour être honnête, ce qui m’inquiétait le plus, c’était Marthe. Comment allait-elle ? Pourquoi ne m’avait-elle pas encore téléphoné ? J’attendais de sa part un peu plus de confiance. Elle connaissait pertinemment tout le confort qu’offrait le secret professionnel et pourtant, elle ne m’avait pas appelé. J’étais déçu… Après tout, je me sentais finalement comme le commanditaire de son action de protestation. Certes, Marthe avait tout compris de travers, mais cet appel à la violence, il venait de moi. J’en étais persuadé, la situation dans laquelle je me trouvais était le résultat de mes agissements…

Je vous entends déjà soupirer… Vous avez certainement raison : comment peut-on être psychologue et autant centré sur soi ? Sachez-le, j’en suis pleinement conscient. Sur le chemin du retour à la maison, j’étais d’ailleurs en pleine introspection. À quel point étais-je une épave ? Pourquoi toutes les personnes qui m’entourent deviennent-elles aigries et dépressives à mon contact ? Si je n’étais pas fichu d’être un bon psy, comment allais-je faire pour faire illusion en tant que papa ? Puis, parlons de Yves, mon superviseur. Je le savais à l’hôpital, dans le coma, et je n’étais même pas capable de prendre de ses nouvelles, comme si, d’une certaine manière, j’avais peur de découvrir ce qui l’avait mis dans cet état. Soit, j’étais donc parti pour broyer du noir en arrivant dans la rue de mon domicile quand une vision digne d’un trip sous LSD s’offrit à moi : Anita, resplendissante, devant ma porte, en pleine discussion avec mon épouse, Marion.

« Il y avait comme une effraction dans mon quotidien »

Définitivement, il me manquait une information. Pour moi, Anita partageait une chambre avec Yves au pavillon des victimes de violences urbaines, or elle était là devant moi, rayonnante, sans aucune trace de coup. Georges m’avait-il menti ? Anita était-elle sa fameuse collègue ? Étais-je en train de devenir complètement fou ? Je ressentais une sorte de lourdeur dans l’estomac, mêlée à l’impression que mes tempes battaient la mesure à coups de cymbales frénétiques sur mon cerveau.

Marion me sourit et me présenta à ma patiente en m’expliquant que le hasard avait mis Anita sur son chemin lors d’un moment shopping dans un magasin de puériculture. Anita semblait gênée et avant que j’ai pu mettre le doigt sur une quelconque pensée formulable en mot, elle dit à mon épouse que, de fait, le monde était petit : elle confirma être une de mes patientes. Bref, Marion était là, à discuter normalement avec Anita qui lui expliquait dans les moindres détails les joies de sa grossesse alors que j’étais muet, en état de choc, n’en revenant toujours pas.

Il y avait comme une effraction dans mon quotidien. J’ai toujours pris soin de scinder ma vie privée et professionnelle. Puis, depuis quelques semaines, les deux se côtoyaient. Je commençais à avoir des désirs pour mes patients. Je leur donnais des conseils de comptoir, tel un pote dans un bar en fin de soirée. Ma femme taillait une bavette avec eux devant le porche de ma maison. Toute ma colère et ma frustration, je l’injectais dans la vie de mes patients au point de leur donner l’envie de tabasser les autres. Je perdais pied, c’était comme si je ne pouvais plus me faire confiance, je n’étais plus fiable, il y avait quelque chose que je ne maîtrisais plus. Je ne savais pas ce que c’était, mais mon instinct me criait que cet élément incontrôlable était tout bonnement dangereux. Puis, une grande lumière blanche vint frapper mes yeux pour m’offrir le néant. J’étais déjà parti très loin quand ma tête heurta le buisson de l’entrée de ma maison… Tellement loin, que d’une certaine manière, avec le peu de recul que j’ai maintenant, j’aurais préféré ne jamais revenir.

T. Persons

[Du même auteur]

- Épisode I : la nouvelle demande
- Épisode II : la patiente de 15 heures, le mardi
- Épisode III : de l’art de la supervision
- Épisode IV : un heureux hasard
- Épisode V : le nouveau venu
- Épisode VI : une coïncidence douteuse…
- Épisode VII : une question de choix
- Épisode VIII : le poids des secrets
- Épisode IX : la ligne rouge
- Épisode X : autour d’un verre
- Épisode XI : savoir dire non (partie I)
- Épisode XII : savoir dire non (partie II)
- Épisode XIII : un métier dangereux
- Épisode XIV : les idées noires...
- Épisode XV : l’effet papillon
- Épisode XVI : un état de choc



Commentaires - 1 message
  • Désopilant!!

    chocoplume61 lundi 15 juillet 2019 18:44

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