Éducateurs et infirmiers de rue, leur combat auprès des plus démunis

À cÍ´té des défis que doivent surmonter les hÍ´pitaux et autres structures de santé, il y a le défi sanitaire qui se déroule dans les rues, touchant les personnes les plus en marge de la société. Des sans-abris oui, mais également tout un panel de profils comme les travailleuses et les travailleurs du sexe, les personnes souffrant de pathologies psychiatriques…Les acteurs du terrain, qu’ils soient travailleurs de la santé ou du social, souhaitent donc que le pays se penche également sur cette problématique.

« Maintenant que les rues sont vides et qu’il n’y a que les personnes en marge de la société qui y restent, on remarque encore plus l’absurdité d’accepter qu’il y ait toute une population de gens qui doivent survivre en rue et qui présentent des symptômes devant être le plus souvent pris en charge dans des lieux spécialisés. On remarque aussi, que pour les personnes avec des problèmes psychiatriques, cela est très difficile pour eux de comprendre le contexte et la situation d’une épidémie et donc des mesures prises pour se protéger soi-même ainsi que la société », soulève Koen Van den Broeck de l’asbl bruxelloise Infirmiers de rue.

La société dans son entièreté souligne le rôle crucial du personnel médical dans cette crise, mesurant l’importance d’avoir un système de santé solide et épuré de toute logique économique. Les travailleurs du monde social sont eux aussi de plus en plus érigés comme un lien vital durant cette période de confinement. Les professionnels de ces domaines sont donc mentionnés à juste titre comme le maillon essentiel dans cette lutte sanitaire. Et pour cause, ces métiers sont en première ligne dans les institutions médicales et sociales. Cependant leur rôle ne s’arrête là… Il y a également toutes ces personnes dans la rue à qui il faut apporter de l’aide. En effet, il y a tout un public, sans-abris, personnes relevant de pathologies psychiatriques, travailleuses et travailleurs du sexe, toxicomanes et bien d’autres, pour qui ces travailleurs sont le dernier lien, la dernière chance. Ceci est encore plus visible durant cette crise planétaire.

Le premier temps fut celui de l’information

« Nos équipes ont dû faire tout un travail d’information et de prévention. Cela se passe toujours par des entretiens personnels, avec comme contrainte actuelle le souci de la sécurité et donc de maintenir une distance. Mais lorsqu’on est infirmier ou infirmière de rue, forcément cela est compliqué de garder cette distanciation lorsque l’on doit procurer des soins », précise Koen Van den Broeck.

L’association a constaté au début de la crise que la population travaillant et vivant dans la rue souffrait d’un gros manque d’informations et était donc en décalage complet avec les événements actuels. La grande majorité ont été surpris de se retrouver seul en rue, n’étant pas au courant de l’envergure de l’épidémie. Pour ce qui est des gestes barrières, des symptômes, de la dangerosité du virus, cela relevait de la science-fiction.

« Nous, on fait du local et on tente d’aider par téléphone lorsque cela est possible. On demande pour aller dans la rue depuis deux semaines, car c’est hyper tendu. Notre public est perdu. Vous vous doutez bien que les travailleuses du sexe, les toxicomanes, sont dans une autre réalité que la nôtre », déclare Martin de l’association ICAR, qui offre une aide et un accompagnement à ceux et celles qui font de leur corps un outil financier.

Le deuxième temps, analyser

Ces associations sont le dernier lien palpable avec la société, un lien qui était déjà présent avant la crise sanitaire, mais qui se révèle encore plus crucial à l’heure où les alarmes sonnent rouge dans les différentes strates du pays.
« Le problème, la difficulté, c’est surtout de ne pas pouvoir aller dans la rue afin d’informer ce public qui est isolé. Alors on temporise en assurant notre suivi par téléphone, en leur sonnant une fois par jour. On temporise aussi au niveau des hôpitaux, pour les personnes hospitalisées, on essaye qu’elles soient gardées le plus longtemps possible. Vous vous doutez bien que dans le contexte actuel, cela est plus que délicat. Et pour la prostitution de vitrine, deux collègues remplissent les documents pour le droit passerelle car les salons sont fermés et les loyers de ces vitrines sont exorbitants », précise Martin.

Le droit passerelle est une aide pour les travailleurs indépendants qui se voient dans l’obligation de cesser leurs activités à la suite d’une faillite, un événement de crise ou un règlement collectif de dettes. L’association tente d’activer ce levier pour permettre aux travailleuses du sexe qui ont des vitrines d’avoir un minimum d’aide.

« Récemment, nous sommes allés distribuer de l’eau, de la nourriture aux personnes qui n’ont pas d’autres choix que de rester dans la rue, malgré les mesures de confinement. Nous avons également prodigué des conseils de prévention, mais surtout nous avons vérifié que personne ne présente de symptômes du Covid-19. En cas de forts soupçons de contamination, nous assurons l’accompagnement à l’hôpital », précise quant à lui Koen Van den Broeck.

Le troisième temps, agir

Au fur et à mesure que les jours avancent, les initiatives et les actions des associations se font de plus en plus précises. « Tout est en train de se mettre en place, mais ça prend du temps pour que cela soit bien organisé », informe Koen Van den Broeck.

En effet, depuis la première semaine où l’asbl Infirmiers de rue était seule en rue et avait comme seul objectif l’information, les semaines qui suivent voient de profondes transformations s’opérer. Depuis quelques jours, les éducateurs de rue recommencent à travailler et donc il s’opère un mixage entre les équipes infirmières et les éducateurs pour plus de complémentarité. Les Villes commencent aussi à réagir à l’instar de Liège qui essaye de fournir des moyens matériels pour aider comme des tentes, l’ouverture de services supplémentaires, la distribution de repas. Les différentes asbl œuvrant en direction des personnes dans la rue joignent leurs expertises pour s’entraider et mettre en place des initiatives communes.

« Cette semaine, l’ASBL Icar a repris le travail. Nous leur avons demandé d’aller voir 2-3 femmes que nous avions repéré et qui nous inquiétaient afin qu’ils puissent leur donner des vêtements et créer un lien. L’idée est qu’ils se joignent à nous pour que nous puissions nous répartir des zones, équipes, chaque jour. Aujourd’hui, ils distribuaient des repas également et allaient tout mettre en place pour pouvoir distribuer des sous-vêtements et des chaussettes. Ils devaient voir également en équipe quelles actions ils souhaitent cibler. Sinon toujours la même chose pour nous, nous gardons notre casquette médicale, nous continuons à distribuer à manger et à boire, nous orientons les personnes, essayons de répondre aux mieux à leur demande, nous tentons de cibler leurs besoins, nous distribuons des vêtements. Voilà comme je disais, tout change tous les jours car chaque équipe essaye d’adapter ses missions en fonction des besoins et de ses capacités. La ville essaye également de faire au mieux avec les informations transmises par les acteurs de terrain », poursuit avec espoir Koen Van den Broeck.

Quatrième temps, une réaction politique concrète

« Nous insistons sur la nécessité que, quand on veut rassembler des gens dans des centres d’accueil, il faut pouvoir les dépister de manière systématique avant. Les personnes sans-abri sont un groupe à risque pour attraper le virus et en mourir très rapidement. Dans des structures collectives ce risque est encore plus important et la propagation plus que destructrice. Une crise pareille démontre une fois de plus que ce n’est pas tolérable de laisser des gens en dehors de la société, vivre dans des conditions lamentables comme on fait actuellement avec les personnes sans-abri et transmigrants. Il faut commencer à ’improviser’ des solutions pour mettre ces personnes en sécurité. Le rôle de la politique est surtout de créer un cadre qui permet de bien accompagner ces démarches avec les moyens nécessaires pour le faire (financiers, infrastructures) », pointe du doigt
Koen Van den Broeck.

À la suite des mesures prises par le gouvernement, nombreux services d’aide aux personnes sans-abri ont fermé ou diminué leurs capacités. Les restaurants sociaux n’ouvrent plus ou n’acceptent qu’un nombre limité de personnes à la fois, beaucoup de maraudes sont suspendues. À tout cela s’ajoute la fermeture des snacks, des cafés, où il existait encore un lien social et d’entraide avec les particuliers. Aujourd’hui plus que jamais, le rôle des associations, de ces travailleurs qui viennent en aide au monde de la rue, s’avère des plus importants pour éviter une crise sanitaire en parallèle à celle du Covid-19 mais également pour que la rue ne devienne pas un peu plus un mouroir à ciel ouvert.

B.T.

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