SDF et Covid-19 : "Dans notre secteur, le télétravail n'est pas une option !"

SDF et Covid-19 :

Rester chez soi n’est pas une option pour de nombreux travailleurs du secteur social… Malgré la crise du coronavirus, les équipes de L’Ilot, asbl qui lutte au quotidien contre le sans-abrisme, continuent coûte que coûte leur indispensable travail sur le terrain. Pour pouvoir poursuivre ses missions au contact d’un public particulièrement fragilisé et vulnérable face à la pandémie, l’association a absolument besoin de matériel de protection mais également d’un renfort de bras. Interview d’Ariane Dierickx, directrice générale de l’asbl.

[DOSSIER]
- "Les SDF risquent de faire partie des oubliés de la crise sanitaire"
- Charleroi : Le Rebond, Centre d’accueil de jour, reste ouvert
- Coronavirus : les infirmiers de rue continuent leur travail de terrain

Guide Social : Selon vous, le secteur du sans-abrisme est-il pris en compte par les mandataires politiques dans cette crise sanitaire ?

Ariane Dierickx : Aujourd’hui, nous sommes en contact régulièrement avec les élus. Mais, au début de la crise, on s’est senti un peu oublié par nos politiques. Un exemple : le gouvernement a fermé les écoles sauf pour les enfants du personnel de la santé et de la sécurité. Mais quid des enfants des travailleurs sociaux, du personnel du secteur du sans-abrisme ? Nous aussi nous avons besoin de bénéficier de cette mesure sinon on va devoir fermer nos services, ce qui aurait un impact catastrophique sur notre public. Nous avons contacté plusieurs mandataires afin de leur demander que le terme « professionnels de la santé » soit élargi à l’ensemble du secteur du care, de l’aide aux personnes. Au final, nous n’avons eu aucune annonce claire. Heureusement, dans la pratique, les directions des écoles se sont montrées souples avec nous. Nous avons fourni des attestations à nos travailleurs permettant de prouver aux écoles qu’ils doivent impérativement faire garder leurs enfants car leur présence sur le terrain est indispensable.

Guide Social : Vous souffrez aussi d’un manque de matériel de protection. Vous n’êtes pas prioritaires pour en obtenir.

Ariane Dierickx : Evidemment, je peux comprendre que les hôpitaux soient prioritaires. La première ligne est vaste et le gouvernement a paré au plus pressé. Mais nous en avons besoin aussi. Nous travaillons avec un public plus exposé, avec des gens plus fragiles au niveau santé, qui ont beaucoup moins de liens avec le secteur médical et puis qui sont peu ou mal informés sur la crise sanitaire. Et donc ils sont beaucoup moins sensibilisés aux mesures de précaution. Ils ne respectent pas les distances par exemple. La moitié de l’équipe du centre de jour est malade. En fait, toute l’équipe sociale, soit 6/7 travailleurs ne sont pas là. On ne sait pas s’ils ont été contaminés au coronavirus ou pas. Pour l’instant, dans les autres services, les travailleurs tiennent le coup.

"Le confinement total fait peur car comment continuer à travailler dans ces conditions ?"

Guide Social : Comment percevez-vous la décision de passer en confinement total ?

Ariane Dierickx : Le confinement total imposé par l’Etat ne fera qu’augmenter la pression. Dans notre public, il y a des gens qui ont des problèmes de santé mentale, qui sont victimes de paranoïa. Ils ne comprennent pas l’importance des mesures gouvernementales. Une partie de nos bénéficiaires ont des soucis de toxicomanie, avec des dépendances très fortes. En état de manque, ils peuvent être compliqué à gérer. Le confinement fait peur car comment continuer à travailler dans ces conditions ? Il nous faut absolument du matériel de protection. Cela nous permettra de donner de nouveau accès à l’intérieur du centre et donc à notre service hygiène qui est le plus important pour lutter contre la propagation du virus. On se bat pour essayer d’obtenir le minimum de matériels de protection afin de garantir la sécurité de nos travailleurs et donc de pouvoir rouvrir le service. Car aujourd’hui, pas le choix, on est contraint de distribuer sur le pas de la porte des lunch packs. Nous avons aussi la crainte que la situation dégénère dans nos lieux d’hébergement où une série de personnes cohabitent et ce pas par choix.

Guide Social : Actuellement, vous recherchez des moyens financiers pour recruter du personnel…

Ariane Dierickx : On ne peut pas risquer de ne plus avoir personne sur le terrain si tout le monde tombe malade. Nous sommes en temps normal en flux tendus. On peine à couvrir le 24 heures sur 24 avec nos équipes. Alors, vous imaginez dans ces circonstances exceptionnelles… On doit absolument engager du personnel pour faire face à la situation. Le but est d’avoir une doublure pour chaque travailleur à tout moment. Le weekend, un seul professionnel est présent par maison d’accueil car il n’y a pas de travail social à ce moment-là. Son rôle est donc d’assurer une présence et la gestion logistique comme les repas, l’intendance. Il est aussi présent pour calmer les esprits quand des tensions éclatent entre les résidents. Si en plus le coronavirus s’en mêle… Ces disputes pourront virer au drame car il ne sera plus possible de quitter les lieux pour aller se calmer. On cherche donc des renforts.

"La moitié de l’équipe du centre de jour est malade. En fait, toute l’équipe sociale"

Guide Social : Vos travailleurs ont-ils directement accepté de continuer leurs missions sur le terrain malgré la menace du coronavirus ?

Ariane Dierickx : Les équipes sont formidables, vraiment. Super investies. Elles bossent 24 heures sur 24 quasiment sans s’arrêter. D’ailleurs, on va devoir un peu freiner pour tenir le coup et sur la longueur. Cela ne sert à rien de s’épuiser les premières semaines. Vous savez, quand nous leur avons annoncé notre volonté de poursuivre nos missions malgré la crise sanitaire, les travailleurs ont tous répondu présent. Il n’y a pas eu une minute de discussion. Ce fut une évidence pour tous d’ouvrir. Impossible d’abandonner le public. Jamais !

Propos recueillis par E.V.

[Sur le même sujet] :
- Soins de santé : voici les directives des syndicats et des employeurs
- Chronique d’un psy : "J’ai fermé mon cabinet pour le bien de la collectivité"
- Éducateurs, travailleurs sociaux… les oubliés de la crise sanitaire
- Travailleurs sociaux, entre envie de servir et inquiétude
- Caroline confectionne des masques en tissu pour les soignants
- L’inquiétude des étudiants infirmiers actuellement en stage
- "Ces pieds de nez, c’est à nous soignants sur la ligne de front que vous les faites"
- Coronavirus : voici les recommandations pour les psychomotriciens
- "Prendre soin du personnel de la santé et du social : une nécessité !"
- "Aujourd’hui, je suis Belgique, soignant et solidaire !"
- Coronavirus : "Les infirmiers et infirmières à domicile sont les grands oubliés !"
- Coronavirus : le gouvernement fédéral vient en aide aux indépendants
- Coronavirus : le personnel hospitalier se sent abandonné par les autorités
- Les ambulanciers menacés par la pénurie de masques FFP2
- Les kinés face au coronavirus : "C’est la débrouille absolue !"
- Coronavirus : les recommandations aux maisons de repos wallonnes
- Coronavirus : l’ONE adresse ses recommandations aux crèches et PSE
- Coronavirus : branle-bas de combat pour tous les hôpitaux
- Une maison de repos bruxelloise en quarantaine à cause du coronavirus
- Des guidelines créées par les infirmières à domicile
- Maisons de repos : le sous-effectif à l’épreuve du coronavirus…
- Crèches et coronavirus : les professionnelles sur le pied de guerre
- "Les SDF risquent de faire partie des oubliés de la crise sanitaire"
- "Terrassons le coronavirus et la marchandisation de la santé"
- Coronavirus : les recommandations de la Compsy aux psychologues
- Coronavirus : les Services d’Aide aux Familles et aux Aînés en 1ère ligne



Ajouter un commentaire à l'article





« Retour

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies.   J'accepte   En savoir plus