Ces « autres » qui empiètent sur le travail thérapeutique

Ces ''autres'' qui empiètent sur le travail thérapeutique

La thérapie est individuelle. Pourtant, le cabinet est rempli de monde : tous les proches qui souffrent, mais qui ne veulent pas aller mieux. Quant au patient, il ne lui reste que deux ou trois minutes par séance pour parler de lui. Ce n’est pas nécessaire quand on a décidé d’être le pilier, inexorablement, d’un monde en vacillement.

Ils viennent chercher de l’aide. Pourtant, la quasi-totalité de la séance est consacrée aux autres, aux proches, qui souffrent, et qui inquiètent le patient. Nulle autorisation de s’occuper de soi, il s’agit de mettre la séance à profit pour trouver des clés, des manières de faire avec autrui qui leur serait profitable. Si on ramène le patient à son propre ressenti, on se heurte à une douce opposition : d’un mot, d’un geste désinvolte, on nous signifie que c’est sans importance au regard des difficultés de l’entourage. Comment donc accompagner ces altruistes convaincus ?

Une tradition qui vient de loin

Souvent, cet altruisme a été transmis, distillé, depuis belle lurette, par une éducation qui jugeait l’attention à soi suspecte, voire foncièrement égoïste. Le salut (familial, social, politique, religieux) vient du don de soi qui, seul, ouvre la porte du lien et de l’affection des autres. Cette injonction surmoïque est si bien ancrée qu’elle est devenue le credo, conscient ou inconscient, qui rythme le quotidien. Pour le thérapeute, la situation est à manier avec délicatesse. Mais la mise au jour patiente de ces injonctions qui viennent de loin est pourtant indispensable…

Le conflit abhorré

S’occuper de soi, et donc « mesurer » ce qu’on donne aux autres, c’est risquer d’indisposer, voire de susciter l’incompréhension, la colère de l’entourage. Dire non à une énième sollicitation, c’est prendre le risque que l’autre ne l’accepte pas. Sur un plan psychique, cette attitude peut ainsi exprimer la peur et l’évitement du conflit. On mise en permanence sur la générosité, la gentillesse, en étouffant toute agressivité qui pourrait poindre chez soi ou chez l’autre. Les séances peuvent donc être l’occasion d’explorer les scénarios « catastrophe », de les conscientiser dans un cadre sécure.

Surtout ne pas parler de soi

Un autre bénéfice secondaire est que cette stratégie permet l’évitement de l’introspection. Cette plongée au cœur de ses désirs, de ses attentes, de ses besoins, cela effraie. L’altruisme permet alors un évitement thérapeutique majeur : les séances se succèdent sans que le patient ne se raconte, ne se mette au travail. Quant au psychologue, s’il n’y prend garde, il finira par centrer lui aussi les séances sur « les problèmes des autres », et perdra de vue l’accompagnement psychique de la personne qui se trouve en face de lui.

Une couleur féminine

Comme le rappelle A. Dufourmantelle, cette pente sacrificielle du don de soi concerne souvent la névrose au féminin. Les grands mythes nous le rappellent, notre inconscient collectif est marqué par ces destins parfois tragiques de femmes sacrifiant résolument, érotiquement pourrait-on dire, leur vie aux autres. Mais la philosophe et psychanalyste nous rappelle aussi qu’un élan de vie se cache derrière ces attitudes parfois délétères. Au thérapeute de l’entendre et de le renvoyer, afin que d’autres chemins soient possibles.

D.B., psychologue

[Du même auteur]

- Le patient qui mène son thérapeute vers l’échec
- Apprendre, un bon anti-dépresseur ?
- Suractivité, le mal du siècle ?
- Quand l’enfant est toute la demande d’un suivi de couple
- Ces patients « difficiles » …
- La sexualité et sa place dans la thérapie « classique »
- La solitude radicale de certains patients : de vieux schémas qui durent...
- Le transfert, qu’est-ce que c’est ? A quoi ça sert ?
- Accompagner les victimes de violences conjugales
- Les lieux d’enfermement : soigner et punir, l’éternelle aporie
- La place du psychologue dans l’éducation à la parentalité
- Accompagnement hors institution, les limites
- Ces patients sans demande, sans désir…
- Le psychologue et le médecin traitant, un duo particulier
- Empathie ou curiosité clinique : d’un moteur à l’autre
- Le trauma : un trou dans la psyché
- Accompagner un couple, spécificités de la rencontre.
- Le jeu de rôle : pour qui, pourquoi, comment ?
- Le cadre, repère indispensable ou carcan dogmatique ?
- Le bonheur à tout prix : mais qu’est-ce qu’on trouve chez le psy ?
- La relation soignant-soigné
- Passage à l’acte et acting out, une distinction capitale dans la pratique clinique
- Formation des "psys" : l’université portée au pinacle, pourquoi ?
- Psy et coach, deux casquettes qui se complètent ou qui s’opposent ?
- Vous avez dit Pleine Conscience ?
- De l’utilité des projets pilotes dans le paysage institutionnel
- L’hypnose à toutes les sauces
- La blouse blanche, un « costume » particulier…
- Le payement en question dans la pratique psy
- La place du psychologue dans la formation des jeunes adultes
- Là où ne mène aucune échelle : les entretiens libres
- Aménager un cabinet privé, bien au-delà de la déco…
- Le dossier "psy" : une affaire de transparence et de confidentialité



Ajouter un commentaire à l'article





« Retour

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies.   J'accepte   En savoir plus