UNE VIE DE PSY - Épisode XXI : l’appel à l’aide

UNE VIE DE PSY - Épisode XXI : l'appel à l'aide

En tant que professionnel de la relation d’aide, il n’est pas aisé de savoir comment réagir quand l’urgence personnelle vient vous happer. Cet épisode de l’insondable vie de T. Persons en est une parfaite illustration.

- Ceci est une fiction. Toute ressemblance avec une quelconque réalité serait purement fortuite… -

Récapitulons. Vous savez maintenant que si je patiente dans cet endroit glacé à boire du café abject en attendant d’être auditionné par l’inspecteur Pinson, c’est parce que l’on est entré par effraction dans mon domicile et qu’on y a enlevé mon fils. De prime abord, vous vous direz que ce genre de situation n’arrive que dans les films ou dans les fictions créées par des psychologues tordus qui auraient pour vocation de devenir scénaristes. Je vous le concède, j’ai eu du mal à y croire. Au début, vint le déni. C’était certainement une blague douteuse de mon épouse, Marion. On ne vole pas des enfants, sauf si on s’appelle Peter Pan et qu’on les amène au pays imaginaire. Malheureusement, en voyant son attitude et son regard, je compris qu’on était loin de la galéjade. C’est alors qu’apparut un sentiment, certes humain, mais déplacé et inutile dans cette situation : la colère.

Je lui en voulais terriblement… C’était totalement injustifié, mais on a beau avoir un quotient intellectuel à trois chiffres, une licence en psychologie clinique, des années d’expérience et une capacité à prendre du recul, lorsqu’un malheur vous touche de près, on n’est pas à l’abri de réagir comme un con. À ce moment précis, il m’était inconcevable qu’on puisse être maman et laisser son enfant se faire kidnapper, tout comme il m’était impensable de partir en vacances en oubliant son fils à la maison. En une fraction de seconde, j’étais devenu le père d’un Macaulay Culkin par la faute de mon épouse. Je voyais déjà les titres dans les journaux régionaux, le tout avec une photo de Marion et moi désemparés. Puis, comme si la magie de devenir parent faisait effet, j’ai arrêté de penser à moi. Mon fils était en danger. Il ne servait à rien d’être en colère et de pester contre mon épouse… Je ne vais pas vous faire les différentes étapes de Kubler-Ross, mais ce qui est certain, c’est que l’on n’accepte jamais cet état de fait. Il n’y a pas un moment magique où l’on se dit, ça y est, je m’adapte à la situation, je suis prêt à envisager le deuil, la perte, sous un autre angle. Non. Être parent, c’est ne jamais renoncer.

« Tout me semblait irréel »

Bref, la lucidité prit assez vite le pas. Le gros souci, c’est que le seul référent que l’on a pour réagir dans ce genre de situation, c’est la fiction américaine. J’imaginais déjà les cinq voitures de police devant ma porte, la horde de policiers dans ma cuisine ou mon salon, et les deux inspecteurs dans mon canapé en train de prendre la déposition de mon épouse tandis que l’on mettait mon téléphone sur écoute. De fait, non. En composant le numéro d’urgence, je me rendis compte qu’on n’était plus dans les années nonante. Cela ne servait à rien d’appeler le 100. J’étais censé représenter la santé mentale, mais je n’étais même pas fichu de connaître les numéros d’urgence. Bref, je compris vite que pour joindre la police, il me fallait dorénavant joindre le 101.

Je ne sais pas si la standardiste était trop calme et si c’était la procédure à suivre, mais tout me semblait irréel. Je lui dis qu’on avait certainement enlevé mon fils et elle m’indiqua la marche à suivre comme s’il fallait aller chercher un duplicata de certificat de naissance à la commune. Bref, je m’attendais à de l’extraordinaire. À la place, j’eus droit à une invitation à me présenter à mon commissariat de quartier. C’était tout. Tout devait commencer par une déposition, une plainte, un procès-verbal.

J’étais dans l’action et je n’avais pas pris le temps de finalement comprendre ce qui s’était passé. Ce qui était étrange, c’est que Marion avait beau me parler d’effraction, j’étais rentré dans ma maison en utilisant ma clé. Il n’y avait aucun carreau cassé. Soit, peut-être avait-elle laissé la porte ouverte ? Bref, c’était étrange pour moi, ça l’était tout autant pour l’inspecteur Pinson. On était là depuis 10 minutes à lui raconter ce qui s’était passé, qu’il décida de prendre le temps. Avait-on la moindre idée de qui avait pu enlever notre enfant ? Avait-on reçu des menaces ? Pourquoi n’y avait-il pas eu d’effraction ? Qui avait les clés de notre maison ? Autant de questions qui n’avaient que très peu de réponses… J’avais d’abord l’impression que l’inspecteur nous prenait pour des imbéciles, des illuminés ou que sais-je. Ce n’est que lorsqu’il comprit la gravité de la situation qu’il se mit à agir et, il faut que je vous le confesse, sa première action me désarçonna complètement : il décida de nous mettre dans deux pièces différentes, un peu comme si nous séparer permettrait de délier les langues…

T. Persons

[Du même auteur]

- Épisode I : la nouvelle demande
- Épisode II : la patiente de 15 heures, le mardi
- Épisode III : de l’art de la supervision
- Épisode IV : un heureux hasard
- Épisode V : le nouveau venu
- Épisode VI : une coïncidence douteuse…
- Épisode VII : une question de choix
- Épisode VIII : le poids des secrets
- Épisode IX : la ligne rouge
- Épisode X : autour d’un verre
- Épisode XI : savoir dire non (partie I)
- Épisode XII : savoir dire non (partie II)
- Épisode XIII : un métier dangereux
- Épisode XIV : les idées noires...
- Épisode XV : l’effet papillon
- Épisode XVI : un état de choc
- Épisode XVII : une rencontre inopinée
- Épisode XVIII : démêler le vrai du faux
- Épisode XIX : un retour à la réalité
- Épisode XX : la disparition



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