UNE VIE DE PSY - Épisode XXIV : l’amour fou

UNE VIE DE PSY - Épisode XXIV : l'amour fou

Un ultime épisode de la vie particulière de T. Persons où l’on trouvera des réponses aux questions que l’on s’est peut-être posées.

- Ceci est une fiction. Toute ressemblance avec une quelconque réalité serait purement fortuite… -

Il n’y avait plus un bruit, juste la valse du bleu et du rouge s’entrecroisant sur le rebord du cadre décoratif en métal de mon cabinet où j’exerçais le beau métier de psychologue clinicien. Comment en étais-je arrivé à contempler ces couleurs, hagard, couché sur mon tapis d’orient souillé ? Disons que mon état était la conséquence de trois erreurs que j’avais faites consécutivement… Bref, remontons dans le temps quelques instants…

En ouvrant la porte de mon cabinet, la première image qui m’avait marqué était celle de Georges et son regard clairvoyant, d’une intensité rare. Il faut dire, Georges avait l’habitude de parler pour s’exprimer et le fait d’être saucissonné à la chaise avec, dans la bouche, une dizaine de mouchoirs en papier que j’utilisais pour recevoir les larmes de mes patients, n’aidait pas à communiquer de manière efficiente. Néanmoins, dans son regard de benêt qui n’avait rien vu venir, j’ai su. C’était Anita. Pouvait-on parler de psychose ? D’érotomanie ? Plus singulièrement, aurait-on pu postuler qu’elle n’avait pas le gaz à tous les étages ? Peu importe l’étiquette qu’on lui collerait, ma patiente était complètement déconnectée de la réalité. Elle était persuadé que Georges l’aimait et qu’elle venait d’avoir son enfant. Pour elle, il fallait absolument mettre hors d’état de nuire quiconque se mettrait en travers de son chemin. Que ce soit Yves, mon superviseur qui, après l’avoir reçu en consultation, crut comprendre qu’Anita pouvait souffrir d’une pathologie mentale et lui avait fait clairement savoir, ou encore la pauvre collègue de Georges qui s’était faite tabasser dans le parking de son lieu de travail, il ne fallait pas barrer la route à Anita. Elle voulait vivre heureuse avec l’homme qu’elle aimait. A priori, les urgences psychiatriques, ce n’était pas trop mon truc… Je n’ai jamais su y faire avec la folie… Elle me fait peur, elle me met mal à l’aise. En bon névrosé que je suis, j’aime le terre à terre, le pragmatique, le dialogue… Or, on ne raisonne pas la folie. C’était là ma première erreur. Après avoir jeté un coup d’œil à Georges, je fus attiré par la bouche en cœur de mon fils, qui suçotait calmement son biberon dans un quelconque rêve. Je ne pus m’empêcher de regarder Anita. Je m’approchais mais n’avais pas calculé qu’elle était complètement en crise. Il faut dire, le couteau de cuisine qu’elle trimbalait nonchalamment de la main droite aurait dû me mettre la puce à l’oreille.

« À ce moment précis, rien n’aurait pu être pire »

J’essayai de rentrer en contact avec elle mais, lorsqu’elle leva la main droite au ciel pour l’abattre violemment sur mon bureau, plantant le couteau de cuisine dans la planche en contreplaqué, tout en proférant des insultes dignes d’un Tony Montana sous coke, j’ai paniqué. C’était là ma deuxième erreur : ne jamais mettre de pantalon en jeans beige. C’était certainement un reliquat de mon cerveau reptilien m’annonçant que j’étais en danger et qu’il fallait que je sois le plus léger possible pour déguerpir, mais en attendant, la postérité retiendra que ma première réaction en faisant face à la ravisseuse de mon enfant, ce fut de me pisser dessus.

À ce moment précis, rien n’aurait pu être pire. L’adrénaline, telle la bière un soir de match en banlieue londonienne, coulait à flot dans mes artères. C’est là que mon cerveau se mit à penser. Il ne servait à rien de dialoguer avec elle. Il me fallait de la force physique, des bras, quoi que ce soit. Je jetai légitiment un coup d’œil vers Georges, qui lui, étonnamment, fixait mon entrejambe avec un mélange de fascination et de dégoût. Puis, à deux mètres de moi, il y avait ce pot contenant des crayons, des stylos à bille et autres ciseaux, initialement posé sur mon bureau mais qu’Anita avait certainement dû, dans un accès de rage, envoyer valser. Bref, il y avait ces ciseaux. Il y avait Georges à libérer afin d’être en surnombre pour contenir Anita et s’assurer qu’elle ne blesse pas mon fils. Le plan ne me paraissait pas trop mauvais. Ce fut donc ma troisième erreur de la soirée : ne jamais jouer aux héros quand on n’est pas taillé comme Bruce Willis.

Il ne faut jamais courir sur un tapis d’Orient…

En un éclair, je jaillis, fonçai vers les ciseaux et m’abaissai. Anita ne m’avait pas encore vu. J’avais réalisé la première partie périlleuse de mon plan. Je me relevai ensuite et, de toutes mes forces, je mis mon corps en action pour me projeter vers Georges afin de le libérer de ses liens. C’est à ce moment-là que je réalisai qu’il ne fallait jamais courir sur un tapis d’Orient. En m’y prenant les pieds, je trébuchai. Ma tête se cogna de plein fouet sur le bord de ma table basse et ma main gauche tenant vaillamment les ciseaux vint se perdre sur Georges, plantant directement les lames dans le gras de sa cuisse.

Le hasard faisant bien les choses, les cris de Georges avaient complètement désarçonné Anita, qui, sans que l’on puisse réellement comprendre pourquoi, décida de quitter le cabinet avec mon enfant pour s’enfuir dans la pénombre des rues. On la retrouvera trois heures plus tard, endormie sous un porche, tenant dans les bras mon fils qui fut immédiatement ramené à Marion. De son côté, Georges avait eu la lucidité de retirer les ciseaux de sa cuisse et, avec le peu de mobilité que lui offraient les liens, réussit néanmoins à se libérer pour appeler au plus vite une ambulance et la police.

De mon côté, j’étais dans les vapes, ouvert à la tête, commotionné, baignant dans l’urine et le sang, regardant hébété ces lumières rouges et bleus qui apparaissaient. C’est à ce moment précis que je me suis dit que, même si être psychologue était un des plus beaux métiers du monde, il était peut-être temps de me reconvertir avant d’être pleinement usé par la profession…

FIN

T. Persons

[Du même auteur]

- Épisode I : la nouvelle demande
- Épisode II : la patiente de 15 heures, le mardi
- Épisode III : de l’art de la supervision
- Épisode IV : un heureux hasard
- Épisode V : le nouveau venu
- Épisode VI : une coïncidence douteuse…
- Épisode VII : une question de choix
- Épisode VIII : le poids des secrets
- Épisode IX : la ligne rouge
- Épisode X : autour d’un verre
- Épisode XI : savoir dire non (partie I)
- Épisode XII : savoir dire non (partie II)
- Épisode XIII : un métier dangereux
- Épisode XIV : les idées noires...
- Épisode XV : l’effet papillon
- Épisode XVI : un état de choc
- Épisode XVII : une rencontre inopinée
- Épisode XVIII : démêler le vrai du faux
- Épisode XIX : un retour à la réalité
- Épisode XX : la disparition
- Épisode XXI : l’appel à l’aide
- Épisode XXII : la déposition
- Épisode XXIII : et soudain, la lumière…

-Remerciements-

Avant tout, je tenais à remercier Emilie et toute l’équipe du Guide Social, pour la liberté de ton, la confiance totale et la flexibilité que l’on m’a accordé. Travailler avec vous a été un vrai bonheur.

Reconnaissance éternelle à mon acolyte Cynthia Salmon. C’est grâce à des gens comme elle que les types comme moi peuvent faire illusion.

Un grand merci à Christina pour la visite qui m’a permis de réaliser les illustrations. Un guide comme toi, c’est plus que précieux.

Tendrement, j’embrasse mes muses Silvia et Margaux. Leur patience et leurs encouragements m’ont aidé à tenir le rythme.

Enfin, du fond du cœur, je remercie tous les lecteurs qui ont suivi cette série. Votre soutien, vos remarques, vos critiques, m’ont sincèrement touché et permis d’avancer.

Mille fois, merci.

L’auteur qui se cache derrière T. Persons



Commentaires - 1 message
  • Une fin à l'image de toute la série: géniale!

    On peut vous retrouver en format papier? C'est pas évident d'enchainer les épisodes sur le site du guide social...

    Bàv

    Tombi mardi 3 septembre 2019 15:33

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