Travailleurs pauvres, les nouveaux bénéficiaires ?

Travailleurs pauvres, les nouveaux bénéficiaires ?

Récemment, une bénéficiaire, mère célibataire et travailleuse à temps partiel, me faisait part de ses difficultés à recevoir une aide sociale, alors que, si on se fie à sa situation et à ses revenus, elle serait tout à fait en droit d’y prétendre. Malheureusement, ses horaires sont souvent incompatibles avec ceux des guichets dans lesquels elle doit se rendre … Et d’autres difficultés émaillent son parcours.

Nous, travailleurs sociaux dans le secteur de l’aide sociale générale, avons l’habitude d’avoir pour public des personnes bénéficiant d’allocations sociales. Autrement dit, des personnes facilement disponibles, du moins sur papier, et avec lesquelles nous travaillons à une certaine insertion socio-professionnelle. Les travailleurs pauvres bouleversent nos codes.

Accidents de la vie

Pendant des années, il a été relativement rare de voir un travailleur pousser la porte d’un bureau d’aide sociale générale. Malheureusement, il s’agissait souvent d’indépendants en faillite et se retrouvant sans revenus ni travail, ou de personnes ayant cumulé les accidents de la vie, pour finalement se retrouver dans des situations financièrement intenables. L’aide apportée pouvait être ponctuelle, spécifique, ou à plus long terme, mais toujours dans une optique de réinsertion. Qui plus est, les personnes se retrouvaient souvent dans une situation de grande disponibilité.

Une question de timing

Les personnes dans la situation de la bénéficiaire évoquée plus haut vivent une histoire toute autre. Travailleurs, ou devrais-je dire travailleuses, tant les femmes sont majoritairement représentées, elles ont une activité à temps partiel. Souvent, leurs horaires sont variables, pour ne pas dire fantaisistes, et compliquent leurs démarches administratives. En effet, la plupart des bureaux d’aide sociale générale ouvrent leurs portes au public en matinée. Heureusement, certains sont suffisamment souples pour proposer des rendez-vous en-dehors des heures d’ouverture. Ceci dit, parfois cette formule n’est tout simplement pas possible …

Quand l’insertion n’est pas de mise

La disponibilité n’est pas le seul problème rencontré. Le cas des personnes qui travaillent et qui malgré tout ont besoin d’aides sociales et d’accompagnements divers nous force à changer nos modes de perception : ces personnes n’ont pas besoin d’aide à l’insertion socio-professionnelle et la plupart des contreparties qui conditionnent les aides traditionnelles ne peuvent que difficilement s’appliquer dans leur cas. Ces personnes ne manquent ni de capacités, ni d’aptitudes ou de désir d’activité. Elles sont souvent prises malgré elles dans une situation finalement plus précaire et incertaine que celle d’un allocataire « traditionnel ».

Engrenage de l’incertitude et de la précarité

Nous le savons tous, beaucoup de ces « travailleurs pauvres » sont des femmes, parfois avec des enfants à charge. Elles travaillent à temps partiel, souvent pour des raisons économiques liées au mode de garde des enfants : toutes n’ont pas un réseau familial qu’elles peuvent activer. La garde des enfants n’est toutefois pas seule en cause. Parfois, il est tellement compliqué, voire impossible, de combiner plusieurs horaires de travail à temps partiel, que la tâche s’apparente à une mission impossible. Dans ces cas, la recherche d’un temps plein supplante rapidement celle de la combinaison de plusieurs temps partiels. Or, nous le savons aussi, beaucoup de contrats sont précaires, à durée déterminée, etc. Qui donc lâcherait un « tu l’as » pour deux « tu l’auras … peut-être » ? Sans compter que certaines catégories professionnelles sont championnes des temps partiels à horaires flexibles.

Vers le « plein-emploi » parsemé de « mini-jobs » ?

Nous avons donc une « nouvelle catégorie » de personnes qui nous poussent à revoir nos modes de perception et, par là même, nos manières de travailler. Ces personnes sont actives professionnellement, mais ont malgré tout besoin d’aides sociales traditionnellement réservées à des personnes inactives professionnellement. Ce besoin, qui devrait être ponctuel, est le plus souvent structurel, au vu des difficultés rencontrées. Si nous voulons aider ces personnes dans leurs difficultés, et par là même remplir notre mission sociale, nous devons tout mettre en œuvre pour les aider et ce, souvent de manière indéterminée ou à très long terme. Alors que beaucoup de ces femmes sont poussées par d’autres organismes d’insertion à accepter ces jobs qui ne leur permettront pas de vivre décemment. Personnellement, cela me fait peur. J’ai peur de voir arriver dans notre pays le « plein-emploi mini-jobs » que l’Allemagne connaît …

MF, travailleuse sociale

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