UNE AUTRE VIE DE PSY - Épisode II : l’art de coller des étiquettes

UNE AUTRE VIE DE PSY - Épisode II : l'art de coller des étiquettes

Dans cet épisode de la papillonnante vie de T. Persons, on apprend qu’il est parfois dur de se remettre en selle…

- Ceci est une fiction. Toute ressemblance avec une quelconque réalité serait purement fortuite… -

Cela faisait à peu près trois mois que je m’imprégnais de ma fonction dans mon nouveau job et ce qui était certain, c’est que j’étais décidé à ne pas m’y éterniser. Pour être transparent, lorsque les patients deviennent des clients et qu’ils ont droit à une boisson chaude durant l’entretien, on peut se poser la question de savoir s’ils viennent pour un testing ou pour un devis de cuisine. Bref, j’avais du mal à me faire à ce cadre de travail. Puis, surtout, il y a quelque chose de violent quand on récolte une anamnèse, qu’on tripatouille dans le passé des gens, que l’on se rend compte qu’on a mis le doigt là où ça fait mal et que l’on ne va pas plus loin. Plus qu’une frustration de devoir calmer ses ardeurs de clinicien, j’avais l’impression de foutre les gens à poil et de les laisser dans leur détresse.

Même si l’humain de l’autre côté de la table consentait à ce que je le questionne, il n’en restait pas moins un sentiment de vide, de non-sens qui me collait à la peau comme un sparadrap au doigt du capitaine Haddock. Cette sensation atteignit son paroxysme, le jour où je fis la connaissance de Christelle…

Pour être complet, avant de vous parler d’elle, il faudrait que je vous conte l’ensemble de ma journée… Elle a commencé sous un ciel maussade où la grisaille semblait faire écho à mon état émotionnel. À 9 heures, j’avais rendez-vous pour faire le point avec une jeune femme d’une vingtaine d’années, fraîchement diplômée en psychologie clinique et qui se posait des questions quant à la possibilité qu’elle soit Asperger ou Haut-Potentiel… En tant que professionnel, j’aurais eu tendance à questionner ce besoin de se coller une étiquette sur le front et de se rassurer quant à ses capacités intellectuelles. Malheureusement, je n’étais pas là pour ça. Après avoir passé différentes échelles et autres testing en tout genre, j’avais pris le temps de tout analyser et de revenir avec un beau rapport estampillé de la société qui m’employait, où le packaging faisait plus penser à un diplôme qu’à un réel bilan… Le problème ? C’est que lorsque l’on est intelligent, on pourrait éventuellement être flatté, bien que cela soit discutable, d’avoir son score final à la WAIS de 145 mis en valeur sur un joli papier bien épais qui fait vraiment très professionnel. Par contre, lorsque, comme ma jeune patiente, on a un QI de 80 et qu’un noble brevet atteste qu’on est passablement stupide, alors qu’on se croyait plutôt brillant, on se sent vite démuni lors de l’entretien….

« Elle avait ce regard qui en disait long… »

Ça peut paraître anecdotique, mais j’avais le sentiment de devoir faire la même annonce à des tas de personnes. Non, vous n’êtes pas surdoué, ni hyperémotif, ni Asperger, ni maniaco-dépressif, ni autiste, ni TDAH, mais si vous tenez vraiment à ce que je vous colle une étiquette, il me reste de l’allergie au gluten en stock ? Soit, après avoir brisé l’image positive d’une jeune psychologue, en lui renvoyant d’une manière plus métaphorique qu’heureusement que sa saturation en oxygène n’était pas en osmose avec son quotient intellectuel sinon elle en crèverait, j’étais passablement irrité. Non pas de lui avoir fait du mal, le clinicien en moi était persuadé que malgré le fait d’avoir allègrement uriné dans la faille narcissique de ma cliente, celle-ci trouverait aisément d’autre branches auxquelles se raccrocher. À vrai dire, ce qui me mettait en colère, c’était de fondamentalement ne pas être utile…

Vous me direz, après tout ce qui m’est arrivé, je n’ai toujours pas pris de recul quant à mes angoisses d’abandon et mon besoin d’être utile pour exister ? Concrètement : non. C’est donc dans cet état morose que j’ai serré la main de ma cliente de l’après-midi : Christelle…

Elle avait ce regard qui en disait long… Celui de la personne qui, tout comme moi, ne savait pas ce qu’elle fichait là. Son oncologue l’avait renvoyé vers notre centre afin de faire un bilan neuropsychologique. Dans un premier temps, deux pensées s’imposaient à moi. Premièrement, je n’étais pas formé pour faire ce qu’on attendait de moi. Puis, en parcourant son dossier, je me suis demandé en quoi ces testing allaient pouvoir aider cette dame de 35 ans, atteinte d’un cancer du sein métastasé… On peut aisément tricher face à des personnes qui recherchent une reconnaissance en leur collant une étiquette. Or, quand on retrouve, en face de soi, un être humain en souffrance, qui se met à pleurer tout en formulant une demande d’aide claire, pour ma part, je n’ai pas su résister, j’ai foncé tête baissée…

J’ai donc accepté de la prendre en charge, à raison d’un entretien par semaine. Pour tout vous dire, retrouver un cadre de thérapie m’a fait le plus grand bien. C’est à ce moment-là que je me suis rendu compte qu’il ne m’était plus possible de travailler dans ce centre… À vrai dire, j’aurais voulu vous renvoyer que j’ai héroïquement claqué la porte de mon employeur tout en me disant que je prenais la plus belle décision de ma vie… Or, la vérité est que je me suis fait licencié. Il leur a quand même fallu quelques mois pour se rendre compte que je n’étais pas neuropsychologue… J’étais clinicien, fier de l’être et comme beaucoup de mes confrères, au chômage. Mais peu importait, j’avais fait la connaissance de Christelle et elle allait drastiquement changer le cours de mon existence…

T. Persons

[La première saison]

- Épisode I : la nouvelle demande
- Épisode II : la patiente de 15 heures, le mardi
- Épisode III : de l’art de la supervision
- Épisode IV : un heureux hasard
- Épisode V : le nouveau venu
- Épisode VI : une coïncidence douteuse…
- Épisode VII : une question de choix
- Épisode VIII : le poids des secrets
- Épisode IX : la ligne rouge
- Épisode X : autour d’un verre
- Épisode XI : savoir dire non (partie I)
- Épisode XII : savoir dire non (partie II)
- Épisode XIII : un métier dangereux
- Épisode XIV : les idées noires...
- Épisode XV : l’effet papillon
- Épisode XVI : un état de choc
- Épisode XVII : une rencontre inopinée
- Épisode XVIII : démêler le vrai du faux
- Épisode XIX : un retour à la réalité
- Épisode XX : la disparition
- Épisode XXI : l’appel à l’aide
- Épisode XXII : la déposition
- Épisode XXIII : et soudain, la lumière…
- Épisode XXIV : l’amour fou

[La deuxième saison]

- Épisode I : en thérapie...



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