Prendre de la distance par rapport à soi en tant que travailleur social

09/11/20
Prendre de la distance par rapport à soi en tant que travailleur social

En tant que travailleur social, nous sommes notre principal outil de travail. Notre travail est complexe, car nous travaillons avec l’humain, en étant nous-mêmes humains. Même si nous y sommes attentifs, nous avons aussi des préjugés, des représentations du monde, des croyances limitantes. Ce sont des processus humains et naturels qui nous permettent, à la base, d’analyser notre environnement et de nous y adapter. Dans notre travail, ceci dit, cela peut parfois poser problème et il est alors nécessaire de parvenir à prendre du recul par rapport à soi. Ce qui n’est pas une mince affaire...

[DOSSIER]
- Prendre soin de soi en tant que travailleur social
- Importance de la définition de problème en travail social
- Actions concrètes pour atteindre un objectif et résoudre un problème

De manière tout à fait naturelle, nous interprétons notre environnement, à l’aune de nos spécificités biologique, de nos expériences passées, de ce qui nous a été enseigné, etc. C’est un phénomène tout à fait sain, et même, il fut un temps, lié à notre survie immédiate. De là découlent nos représentations du monde, nos préjugés, nos croyances, etc. Il est vain de croire que nous en sommes exempts, car nous en avons tous. Au contraire, l’admettre facilite le travail de prise de distance nécessaire dans l’exercice de notre métier.

Trois processus universels

Il existe trois processus universels d’interprétation et de « classification » de notre environnement, de nos expériences. Le premier est la généralisation d’une expérience particulière vers l’universel. Il s’agit, pour notre cerveau, de simplifier le monde, de le rendre intelligible afin de nous permettre une réaction qu’il jugera adéquate lorsqu’une situation similaire se présentera. C’est un processus intimement lié à notre survie primaire, et donc une grande force qui nous permet de nous adapter à différentes circonstances similaires à ce que nous aurions vécu. Le souci est que la généralisation fait perdre le sens du détail, de la différence et donc fige des situations, bloque la capacité d’adaptation dans certains cas.

Passer du général au spécifique

Concrètement, la généralisation se traduit par des termes tels que « toujours, jamais, tous », ou des nominalisations qui externalisent, telles que « la communication est mauvaise entre nous », des règles ou principes énoncés sans que l’on en connaisse l’origine, des certitudes qui paraissent universelles. Surveiller notre langage, en ce compris notre langage interne, nous permet de capter à quel moment nous généralisons et à quel moment ce processus peut être problématique au niveau de notre travail. Une fois ces moments repérés, nous pouvons les questionner, la plupart du temps en précisant le langage, en passant du général au spécifique, en réintroduisant les situations particulières, en questionnant les règles. L’idée étant de regagner en souplesse mentale.

Sélection des informations

Le deuxième processus est celui de la sélection des informations qui vont dans le sens de ce que l’on croit. Ce processus est intimement lié à la généralisation, et c’est d’ailleurs cela qui nous permet de généraliser une expérience particulière vers l’universel. À nouveau, l’idée est de faire l’exercice mental de trouver des contre-exemples, afin de nous redonner un choix de pensée et donc une plus grande souplesse dans l’interprétation des situations que nous rencontrons.

Distorsion de la réalité

Le troisième processus est celui de la distorsion de la réalité. On devine, on fait des liens abusifs, on est dans une construction de l’information. Ce sont les interprétations, les lectures de pensée, les équivalences complexes (par exemple, elle me regarde de travers, donc elle me déteste), les présuppositions. Il est très difficile, seul, de cerner les moments où nous mettons en œuvre ce processus, d’une part parce qu’il est inconscient et, d’autre part, parce que nous sommes persuadés que ce que nous pensons et croyons à ces moments-là est vrai. À nouveau, l’idée est de questionner ces distorsions pour retrouver des contre-exemples, ou encore leur origine, ce qui est très difficile à faire seul.

A manipuler avec prudence et bienveillance

Connaître ces processus nous permet, en tant que travailleurs sociaux, de prendre du recul, de la distance par rapport à nous-mêmes et d’améliorer notre pratique. Ceci dit, il est parfois nécessaire de faire ce travail en supervision, car il s’agit de questionner des phénomènes inconscients et des croyances puissamment ancrées en nous. De fait, cela peut être très malmenant et notre cerveau peut avoir tendance à faire blocage, dans le but de nous protéger. Connaître ces processus nous permet aussi, si nous y sommes attentifs chez nos bénéficiaires, de les accompagner utilement face à leurs propres distorsions, généralisations, croyances limitantes. Attention à nouveau, questionner ces croyances, faire préciser une situation peut avoir beaucoup d’impact, car il s’agit d’un travail de déconstruction et de reconstruction conséquent.

MF - travailleuse sociale

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