UNE AUTRE VIE DE PSY - Épisode VII : faire son trou

UNE AUTRE VIE DE PSY - Épisode VII : faire son trou

Dans cet épisode de la vie rutilante de T. Persons, il sera question d’adaptation à un nouvel environnement avec, en filigrane, une question : jusqu’où êtes-vous prêt à aller pour vous faire accepter par vos collègues ?

- Ceci est une fiction. Toute ressemblance avec une quelconque réalité serait purement fortuite… -

Cela faisait quelques semaines que j’avais rejoint le service d’hémato-oncologie d’un grand hôpital et, bien que mes pires craintes avaient été rencontrées, j’avais néanmoins le sentiment de réussir petit à petit à m’adapter. Il faut dire que passer d’une pratique privée où tout est agencé selon vos moindres désirs à une institution qui n’en a cure, cela vous donne un sentiment de déchéance, laissant l’impression de vivre une expérience semblable à celle de Lady dans la Belle et le Clochard. Le plus compliqué, c’était l’absence d’un endroit où se poser. Généralement, on peut considérer qu’une clinique vous attribue des mètres carrés en fonction de votre rentabilité. Or, même si je ne coûtais rien à mon employeur, j’étais loin d’être rentable. On ne pouvait pas facturer mes prestations, donc je n’avais aucun poids dans les négociations lorsqu’il s’agissait de m’attribuer un bureau. Les kinés, les diététiciennes ou les assistants sociaux étaient tous regroupés au sein d’un service mais, pour les psy, il n’y avait rien. Il y avait bien un ou deux énergumènes en gériatrie, mais ils dépendaient de leur service hospitalier. Bref, j’étais seul, sans local. N’ayant pas d’endroit où déposer mes affaires le matin, je mettais en boule mon manteau dans mon sac que je calais en dessous des chaises excédantes dans le bureau des infirmières, tout en sachant que cela irritait Héline, la chef du nursing. Je me contentais de passer mes journées dans la salle principale, tel un anthropologue qui apprend à connaître un milieu qui lui est inconnu, laissant le monde me renifler, jusqu’à ce que je leur apparaisse suffisamment inoffensif.

Il y eut quelques maladresses, certes, notamment lorsque je demandai à Héline si on pouvait me laisser investir un bureau au sein du service… Elle me regarda avec un grand sourire, puis me fit comprendre que je ne ramenais pas suffisamment d’argent pour que l’on sacrifie une chambre pour moi et qu’à moins de supprimer la salle polyvalente ou la salle d’attente pour les patients, il serait bien compliqué de m’attribuer quoi que ce soit. Bref, elle me signifia que le local technique et les toilettes avaient plus d’utilité pour le service que moi et même si avec le recul, j’arrive à le comprendre, sur le coup, j’avais le sentiment de ne pas être fort considéré. J’appris à me dépatouiller, à faire des entretiens dans des chambres, debout, sans chaise, ou dans un couloir. Je fis également connaissance avec la réalité des priorités dans un service d’hôpital. Le respect, ça se gagne. La plupart des acteurs de terrain voyaient autant l’utilité du psychologue que celui du service pastoral. On n’hésitait pas à me dégager de la chambre, même si j’étais en entretien. Je passais après le médecin, l’infirmier, le kiné, l’assistant social, l’aide-soignant, le personnel d’entretien, voire le technicien qui répare les fenêtres et les douches qui fuient. Il fallait toujours emmener le patient en examen, il avait un scanner, sa radiothérapie, un rendez-vous en consultation… On était loin des entretiens de cinquante minutes structurés dans un cadre bien défini. C’était la débrouille, quitte à devoir faire une intervention au fumoir.

"J’ai appris qu’être psychologue à l’hôpital, c’est un peu comme faire de la politique"

Les semaines passant, je peinai toujours à être reconnu. C’était lent, il y avait bien évidemment des petites victoires, certaines infirmières se confiaient, me demandaient d’aller voir tel patient, mais, lorsque ça comptait vraiment, on m’excluait. Puis, il y eut cet instant charnière : Monsieur Druat. Le couperet venait de tomber pour lui et le pronostic était si sombre que la fin de sa vie pointait plus vite qu’une berline allemande lancée sur l’autoroute. Je l’avais déjà vu plusieurs fois et l’on avait vraiment réussi à créer une bonne alliance thérapeutique. Si bien que, lorsque le Dr Trobard lui annonça qu’il était en fin de course, il ne voulut plus voir personne, à l’exception du psychologue. C’était la première fois que l’on me conviait à une réunion. D’habitude, lorsque les infirmières faisaient ce qu’elles appelaient « leur tour », à savoir une réunion d’équipe pour assurer la transition entre les différents intervenants qui finissaient ou commençaient leur journée, je n’étais jamais convié. Puis, je voyais généralement les médecins en coup de vent dans le service, et lorsqu’il fallait parler d’un patient, ils s’isolaient, sans moi. Bref, lorsque l’un des oncologues, me fit signe de passer le pas de la porte du bureau des médecins, j’avais la sensation d’avoir franchi un cap.

Dans la petite pièce, il y avait Héline, le médecin, une infirmière et moi. Pour la première fois, on me demanda mon avis sur l’état émotionnel de Monsieur Druat. J’étais abasourdi… Il y avait une sorte de dilemme en moi : j’avais l’occasion d’être validé par mes collègues, mais pour cela, il fallait que j’expose certains faits, et que je brise le secret professionnel. Or, si je l’invoquais à ce moment précis, on m’aurait filé un coup de pied dans les fesses tout en me renvoyant tout en bas de la pyramide des priorités du service. Au pied du mur, je pris le pari de tenter quelque chose : tenir un discours qui pourrait potentiellement contenir des bribes d’information, sans pour autant livrer le contenu de mes entretiens. Et de fait, j’ai appris qu’être psychologue à l’hôpital, c’est un peu comme faire de la politique : parler pour ne rien dire, si ce n’est pour rassurer son interlocuteur en le noyant dans des flots de paroles…. Vous vous demanderez certainement si ça fonctionne… À vrai dire, j’étais dubitatif jusqu’à ce qu’en sortant de la réunion, le Dr Trobard m’interpella en me demandant de rester seul à seul avec lui. La raison ? Il voulait me parler de deux ou trois patients…

T. Persons

[La première saison]

- Épisode I : la nouvelle demande
- Épisode II : la patiente de 15 heures, le mardi
- Épisode III : de l’art de la supervision
- Épisode IV : un heureux hasard
- Épisode V : le nouveau venu
- Épisode VI : une coïncidence douteuse…
- Épisode VII : une question de choix
- Épisode VIII : le poids des secrets
- Épisode IX : la ligne rouge
- Épisode X : autour d’un verre
- Épisode XI : savoir dire non (partie I)
- Épisode XII : savoir dire non (partie II)
- Épisode XIII : un métier dangereux
- Épisode XIV : les idées noires...
- Épisode XV : l’effet papillon
- Épisode XVI : un état de choc
- Épisode XVII : une rencontre inopinée
- Épisode XVIII : démêler le vrai du faux
- Épisode XIX : un retour à la réalité
- Épisode XX : la disparition
- Épisode XXI : l’appel à l’aide
- Épisode XXII : la déposition
- Épisode XXIII : et soudain, la lumière…
- Épisode XXIV : l’amour fou

[La deuxième saison]

- Épisode I : en thérapie...
- Épisode II : l’art de coller des étiquettes
- Épisode III : au chômage...
- Épisode IV : prêt à l’emploi...
- Épisode V : à l’hôpital...
- Épisode VI : le premier jour…



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