UNE AUTRE VIE DE PSY - Épisode VIII : la meute

UNE AUTRE VIE DE PSY - Épisode VIII : la meute

Un nouvel épisode de la vie touchante de T. Persons où il est question d’appartenance, de loyauté et de rite initiatique.

- Ceci est une fiction. Toute ressemblance avec une quelconque réalité serait purement fortuite…

Il m’a fallu un peu de temps pour comprendre qu’un service hospitalier avait un fonctionnement particulier, une sorte de code d’honneur propre aux sociétés secrètes ou aux sectes. Dans le quotidien, ça se traduisait par un clivage net entre les membres du service et les autres. Il y a ceux qui y ont gagné leur place, qu’on défendra bec et ongles s’ils adhèrent à la meute et puis, il y a ceux qu’on rejette, qu’on regarde de haut avec mépris, parce qu’ils sont étrangers au système. Pour rentrer dans ce cercle, il fallait amplement le mériter… Pour ma part, le rite initiatique s’est passé en deux temps.

D’abord, le service a pu constater qu’un éminent sympathisant se prenait d’affection pour moi. Il régnait une sorte d’entente cordiale entre le Docteur Trobard et moi. Il demandait mon opinion sur certains patients, qu’il respectait. Il m’incluait dans les réunions d’équipe où l’on parlait de ses patients. Il avait une sorte d’aura positive qui flottait tout autour de lui et il m’en faisait allégrement profiter. Il faut dire, en dehors du service, la plupart des patients étaient en admiration pour le médecin. Avec son allure bienveillante, son petit sourire charmant, son parfum subtilement calibré pour ne pas empester et son air à emballer les filles sur un air de Gary Moore, le Docteur Trobard avait la faculté d’annoncer des horreurs, tout en les enrobant de telle sorte que cela passe sans trop de problèmes. Pourtant, même si la plupart des gens voyaient en lui un Apollon muni d’un stéthoscope, pour moi, il restait avant tout le gars qui fredonne le refrain de Libertine de Mylène Farmer en sirotant son café dans la salle de repos.

En dehors de mon amitié naissante avec Alain Trobard, un deuxième élément vint sceller mon adoption par le groupe. Je travaillais en oncologie, dans un service lourd où le spectre de la mort est omniprésent. C’est d’ailleurs certainement cet élément qui soude les personnes qui y travaillent les unes aux autres… Le fait est que lorsque la Faucheuse venait frapper à la porte du service, celui-ci se repliait sur lui-même, comme pour se protéger. En arpentant le couloir, un matin, j’avais compris que quelque chose s’était tramé : Monsieur Druat, de la chambre 403, était décédé durant la nuit. La famille, c’est-à-dire sa femme et ses enfants de 8 et 10 ans allaient débarquer pour voir le défunt. Être confronté à la maladie est quelque chose d’éprouvant, mais c’est encore différent lorsque l’on doit faire face à la mort elle-même. Les soignants ont horreur de ça et ils ont bien raison. Dans ce genre de situation, il n’y a rien à faire, juste à être présent. Bref, un job idéal pour un psy. J’avais le sentiment qu’en prenant en charge la famille de Monsieur Druat, j’ôtais un poids à l’équipe. J’avais fait un saut à pieds joints dans leur monde et j’avais passé le test avec brio. À la fin de la journée, j’étais dans la salle commune et autour de moi, il n’y avait que des regards bienveillants. Héline me fit un clin d’œil complice et, comme on adouberait un chevalier, elle mit sa main sur mon épaule en me disant que j’avais fait du bon boulot.

"On n’évoque pas la mort dans le service"

Malgré l’impact émotionnel fort de la journée, je finis ma journée avec un sentiment positif, celui d’avoir trouvé une famille. Avant de partir, alors que je ramassais mon sac avec mes affaires et mon manteau qui traînaient dans un coin de la pièce, Héline m’appela. Elle me donna un cadenas et m’indiqua un casier où je pouvais mettre mes affaires, en sécurité. Puis, elle me dit que demain, Madame Corrès passerait dans le service pour nous présenter la deuxième psychologue engagée. Elle comptait sur moi pour m’en occuper…

Le lendemain, mon quotidien avait changé. J’étais appelé pour le tour infirmier. On m’avait gardé une place autour de la table. On m’avait même demandé si je voulais un sandwich pour le repas du midi. Par contre, on ne parlait pas de ce qui s’était passé la veille. C’était tabou. On n’évoque pas la mort dans le service. On la subit de plein fouet mais, par superstition certainement, ô grand jamais, on ne la mentionne. J’étais le nouveau gars de la meute et, à ce titre, on me fit confiance pour accueillir la nouvelle arrivante. Content d’observer leurs rites, je me forçai à me détacher de ma future collègue, sachant qu’elle allait avoir du mal à trouver sa place. Malheureusement, je ne pouvais rien pour elle. C’était un jeu auquel il fallait jouer pour faire partie du service. Lorsque Madame Corrès me présenta Anaïs, une sorte de jeune fille fraîchement diplômée, je n’avais pas fait de rapprochement…

En effet, il me fallut quelques secondes pour m’interroger sur mon sentiment de déjà-vu. Puis, j’ai plongé dans les yeux bleus de ma future collègue et j’y retrouvai ce sentiment de vide semblable à celui que j’avais éprouvé lorsque j’avais dû rendre les résultats d’une échelle de Wechsler à une jeune psychologue diplômée persuadée d’être Albert Einstein, alors que son QI la rapprochait de celui des candidats de télé-réalité. Plus que des similitudes dans leur regard, j’arrivai assez vite à une conclusion : il s’agissait de la même personne…

T. Persons

[La première saison]

- Épisode I : la nouvelle demande
- Épisode II : la patiente de 15 heures, le mardi
- Épisode III : de l’art de la supervision
- Épisode IV : un heureux hasard
- Épisode V : le nouveau venu
- Épisode VI : une coïncidence douteuse…
- Épisode VII : une question de choix
- Épisode VIII : le poids des secrets
- Épisode IX : la ligne rouge
- Épisode X : autour d’un verre
- Épisode XI : savoir dire non (partie I)
- Épisode XII : savoir dire non (partie II)
- Épisode XIII : un métier dangereux
- Épisode XIV : les idées noires...
- Épisode XV : l’effet papillon
- Épisode XVI : un état de choc
- Épisode XVII : une rencontre inopinée
- Épisode XVIII : démêler le vrai du faux
- Épisode XIX : un retour à la réalité
- Épisode XX : la disparition
- Épisode XXI : l’appel à l’aide
- Épisode XXII : la déposition
- Épisode XXIII : et soudain, la lumière…
- Épisode XXIV : l’amour fou

[La deuxième saison]

- Épisode I : en thérapie...
- Épisode II : l’art de coller des étiquettes
- Épisode III : au chômage...
- Épisode IV : prêt à l’emploi...
- Épisode V : à l’hôpital...
- Épisode VI : le premier jour…



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