Chronique d’un psy : "A propos des demandes de rapports psychologiques"

Chronique d'un psy:

De plus en plus sollicité par la médecine du travail, la mutualité et les assurances, T. Persons fait part de son point de vue face à la demande d’un rapport psychologique.

En qualité de psychologue clinicien, il y a souvent des cailloux qui viennent se glisser dans nos chaussures. Parfois, c’est anodin, on arrive à gérer la difficulté, à trouver le recul, la bonne stratégie à adopter. Et puis, il y a des situations qui, clairement, nécessitent d’enlever nos godasses. Par exemple, cette semaine, une patiente, l’air embêté, est venue vers moi pour me demander un rapport de nos consultations pour son assurance, avec le même sentiment qu’elle pourrait éprouver quand elle doit aller quémander un certificat à son médecin traitant…

Généralement, je suis assez clair avec l’idée du rapport : je n’en fais pas. Je l’explique diplomatiquement au patient. Je lui dis que je ne suis pas un expert mandaté avec une mission. Je lui indique que tout ce qui est dit entre nous doit, pour ma part, rester dans le cabinet et qu’elle est le maître du secret professionnel. C’est à elle de décider quelles informations elle veut partager avec le monde entier, mais moi, je ne peux légalement pas le faire. Vous me direz, et quid si elle me donne son consentement pour m’exécuter à la tâche ? À ce niveau, j’explique qu’un rapport, ce n’est qu’un point de vue. Qu’un point de vue, ce n’est pas objectif, que cela s’interprète et que, souvent, les compagnies d’assurance aiment les interpréter en leur faveur. Ainsi, j’effectue ma pirouette, je lui fournis un document attestant qu’elle vient bien me voir et tout le monde est content.

Non, une indemnisation ne dépend pas des rapports que l’on envoie

Sauf qu’aujourd’hui, j’ai reçu un courrier d’un médecin qui travaille pour une compagnie d’assurance. Il est étonné que je ne veuille pas donner d’information. Il dénigre ma façon de fonctionner, me renvoyant que ne pas partager un rapport de nos consultations, c’est non-professionnel, que tous les psychologues donnent des informations générales sur leurs patients et qu’en agissant de la sorte, je mets en danger ma patiente qui pourrait en pâtir. À ce niveau, ce n’est plus du gravier dans mes pompes, mais un rocher sur mon gros orteil. Il m’indique que du haut de son parcours de médecin de haut vol au service d’une compagnie d’assurance, il n’avait jamais connu pareil comportement, qu’il trouve non-éthique et qui va à l’encontre de toute déontologie. Moi, de mon côté, je suis perplexe. Je me sens menacé : si je ne réponds pas à la demande, ma patiente pourrait en être victime… Mais où va-t-on ? Peut-on parler d’éthique quand on est médecin et qu’on travaille pour une compagnie d’assurance ? La menace fait-elle partie du package de base de l’expertise ?

Ce que ce médecin semble confondre, c’est le travail multidisciplinaire et l’expertise d’un organisme pour indemniser justement ma patiente… Or c’est ballot, parce que le travail multidisciplinaire, c’est fondamental pour moi, pour le médecin traitant de ma patiente et pour tous les soignants qui gravitent autour d’elle. Dans ce travail en réseau, où est la place d’un assureur ? Nulle part. Loin de moi l’idée de vouloir opposer nos fonctions, mais quand une personne vient saborder le travail thérapeutique en disant que si la patiente veut des sous, elle a intérêt à faire parler son psy, j’ai tendance à envoyer royalement l’énergumène paître. Et je vous invite à en faire de même. Non, une indemnisation ne dépend pas des rapports que l’on envoie. Dans la logique où plus on remplit de papiers dans un dossier, plus on a de la chance de se voir obtenir le Saint-Grâal, l’indemnisation, je m’inscris en faux.

En conclusion, j’ai renvoyé à mon maître-chanteur que j’entendais son désarroi face à son incapacité à se prononcer sur la détresse psychologique de ma patiente. Je lui ai proposé de la renvoyer vers un confrère expert ou, à défaut, de se former pour être expert en la matière. Bien évidemment, je l’ai convié à venir passer la porte de mon cabinet pour parler d’éthique et de déontologie, tout en lui assurant que cela resterait confidentiel…

T. Persons

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Commentaires - 2 messages
  • Nous assistons à la prolifération d'outils "d'expertise" sensés évaluer les risques psycho-sociaux. Or, ces outils sont autant d'armes à double tranchant, car ce que ces évaluations questionnent c'est précisément l'humain. C'est ainsi que nous avons fait de bon nombre de qualités humaines telle que l'investissement d'un objet social, des facteurs de risque, éludant par la même occasion toute causalité inhérente aux dysfonctionnements institutionnels et à la culture de productivité de masse et de performance qui les sous tendent. Alors contrairement à vous, quand un patient me le demande et avec son accord, je n'hésite pas a transmettre un rapport, qui n'est certes qu'un point de vu subjectif, mais également une voix, celle du patient, celui-là même a qui on l'a confisqué.
    BFS

    samBF jeudi 22 avril 2021 13:28
  • BRAVO! Et félicitations

    Que tous les psychologues puissent réagir avec cette même fermeté. Les arguments avancés sont de gros cailloux dans nos godasses mais il en va de la confiance dans notre profession.

    Geneviève Monnoye jeudi 22 avril 2021 16:16

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