Partenariats entre marchand et non marchand. Oui mais…

Partenariats entre marchand et non marchand. Oui mais...

Plusieurs projets envisagent des rapprochements entre le secteur marchand et le non-marchand. L’un peut apprendre de l’autre, mais pas sans garde-fous.

S’appuyer sur les revenus du secteur marchand pour financer le non-marchand fait partie des principes de solidarité de notre société. Les problèmes surviennent dès lors que l’on applique certaines notions commerciales au secteur non-marchand, telles que la rentabilité ou l’impératif de croissance par exemple. Si l’on sait mettre en place une éthique de partenariat, alors on peut envisager une relation saine et un enrichissement réciproque des deux secteurs.

De bonnes idées, mais…

Il existe de nombreux partenariats possibles entre le marchand et le non marchand : le sponsoring d’événements locaux, les dons (financiers, en matériel ou en denrées), la mise à disposition de locaux, la mise à disposition d’experts, le mécénat, etc. A contrario, il y a des pratiques et des logiques qu’il faut refuser : l’exploitation de travailleurs précarisés, la gestion statistique de l’humain, la confusion des objectifs.

Avec qui ?

Au-delà du clivage marchand/non marchand, se pose la question des objectifs et de la déontologie. Être une ASBL ne garantit pas le respect de l’objet social et être une SPRL ne signifie pas forcément être nocif pour la société. Il existe à Bruxelles une SPRL qui propose des fruits et des légumes bios à des prix accessibles, et qui semble se préoccuper de ses travailleurs. Parallèlement il est des ASBL qui, sous prétexte de « fabriquer des liens » ou de donner accès à la culture, louent des salles hors de prix, proposent des activités qui coûtent 50€ (je prends l’extrême) ou vendent des brunchs à 18€. Au final, il y a lieu d’aller à la rencontre d’éventuels partenaires, et de prendre le temps de découvrir, sur le terrain, les pratiques et les valeurs de chacun.

L’éthique !

L’absolue condition à ce que de tels rapprochements ne soient pas sources de dérapages, c’est l’éthique ! Il faut une réflexion permanente autour des valeurs, des objectifs, des rôles de chacun, etc. Rien ne constitue un acquis définitif. Le secteur marchand doit accepter de prendre en compte les considérations du non-marchand, à savoir : l’intérêt des personnes, les plus-values sociétales, l’impact psycho-médico-social, etc. Il s’agit d’un partenariat qui ne pourra se faire qu’avec une entreprise ayant réellement un aspect humain, et dont le profit n’est pas le seul objectif.

Privatisation ou marchandisation ?

Lorsque l’on parle de privatisation, on fait souvent référence aux alliances malsaines entre un secteur de « service » et une entreprise dont l’activité commerciale devient le service en question (par exemple, les soins de santé n’ont pas pour vocation d’être rentables). Plus que le clivage privé/public, ce qui est en jeu c’est la marchandisation des services rendus aux citoyens et des obligations étatiques. C’est la quête de rentabilité directe et à court terme que nous devons absolument refuser, dès lors que l’on parle d’action sociale/pédagogique/éducative, de services/soins aux personnes. Cette distinction est d’autant plus importante que, dans le non-marchand, les notions comme privé et public ont une dimension liée au statut et/ou aux pouvoir organisateur/conseil d ‘administration...

A nos conditions !

Dans tous les cas, le secteur non-marchand doit refuser tout compromis sur les questions déontologiques. Des partenariats ne peuvent se faire qu’à nos conditions, et ces dernières ne peuvent faire l’objet de négociation. Il y a dans le secteur marchand, de trop nombreuses entreprises qui manquent à leur devoir de solidarité (simplement en essayant de ne pas payer de justes taxes). Nous devons refuser que des préoccupations, éloignées des objectifs associatifs, n’entrent en compte.

Parti-pris et confusion

En écrivant cet article, j’ai été interpellé sur le fait que l’ensemble du secteur marchand n’est pas forcément violent, déshumanisant ou destructeur. A contrario, le secteur non marchand n’est pas toujours bienveillant, constructif ou solidaire. Je me dis que nous devons nous méfier de nos propres préjugés. Ils nous amènent à entretenir (voire renforcer) la confusion entre marchand et ultra-capitaliste (par exemple). Il n’est pas vrai que chaque entreprise marchande est obnubilée par le bénéfice et est prête à tout y sacrifier. Néanmoins, il ne faut pas tenir le discours inverse tendant à faire croire que les entreprises (particulièrement les plus grosses) sont au service des citoyens et font preuve d’éthique dans leurs actions.

Perceval Carteron, éducateur.

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Commentaires - 3 messages
  • Excellent article. Une vision et une interprétation juste des opportunités qui pourraient être offertes par des partenariats marchand-non-marchands qui pour ma part seront de plus en plus nécessaires.
    Et surtout, une approche sans concession des + et des - de chacun des secteurs ... Tout n'est pas rose dans le non-marchand. Bravo

    Michaël Donfut lundi 19 mars 2018 11:49
  • "Í?tre une ASBL ne garantit pas le respect de l'objet social." Qu'entendez-vous par "respect" étant donné que ce mot a des significations différentes pour chacun ? Par ailleurs, même si vous nuancez en fin d'article, on ressent quand même le côté tendancieux de votre réflexion au sujet du secteur marchand, comme si ce dernier avait, dans son ensemble, moins d'éthique face Í  un milieu non-marchand plus souvent droit dans ses bottes. Dommage...

    Elise Weikmans lundi 19 mars 2018 23:32
  • Bonjour,

    @ Michaël Donfut : Merci.

    @ Elise Weikmans
    effectivement le mot respect Í  de nombreux sens et surtout il se vit très différemment d'une personne Í  l'autre, je l'entendais ici dans le sens de "faire ce qui est dit dans l'objet social".
    Plus que de nuancer, Í  la fin de l'article j'explique que si je n'avais pas été interpellé, je serais resté sur mes aprioris concernant le secteur marchand dans son ensemble (en oubliant de nuancer).
    Concernant les acteurs du secteur non-marchand, je ne pense absolument pas qu'ils soient exempts de critiques et de fautes (cela dépend des structures et des individus au même titre que dans le secteur marchand).
    Pour finir, j'utilise le mot éthique dans son sens premier, Í  savoir la réflexion sur la morale et les valeurs. Quelque soit le secteur, je pense que le manque d'éthique amène Í  des dérives dont les citoyens font les frais.

    Cordialement,

    Perceval Carteron mardi 20 mars 2018 11:30

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