La privatisation du social est en marche

La privatisation du social est en marche

De manière tout à fait discrète, sans roulements de tambour ni effets de manche, la privatisation du social est en marche. Et pas qu’un peu. Et pas de n’importe quelle manière : il s’agit, ni plus ni moins que de l’externalisation par Fedasil et par des CPAS de missions d’accueil de sans-abris, demandeurs d’asile ou encore de détenus à des sociétés privées de gardiennage. Choix ô combien révélateurs.

[DOSSIER]
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Des centres d’accueil pour personnes sans-abris et pour demandeurs d’asile sont déjà gérés par des « partenaires privés », et ce, depuis 2016. Sans que cela ait fait beaucoup de bruit, sans même que cela ait été connu du grand public, voire même des professionnels du secteur. Au moins, le message est clair : avec les pauvres et les migrants, point besoin de travailleurs sociaux, le gardiennage est amplement suffisant.

Entre écœurement et surprise

Je ne sais pas vous, mais pour ma part, je suis écœurée. Littéralement. J’aimerais aussi dire que je ne suis pas surprise, mais mon côté utopiste et naïf fait que je le suis quand même un petit peu. Quelque part, au fond de moi, je pensais que, quand même, nos politiciens avaient un peu de considération pour notre métier et pour nos bénéficiaires. Que non, nous n’étions pas encore dans une logique complètement marchande et déshumanisée.

Quand le CPAS oublie sa mission première

Il faut croire que je me trompais, et de beaucoup. Le CPAS d’Anvers confie une mission d’accueil des personnes sans-abris à la société de gardiennage G4S. Oui, le CPAS. Ce même CPAS qui n’est ni plus ni moins que le dernier filet de la sécurité sociale, ceux qui, entre tous, sont en première ligne. Qu’ils puissent ne fut-ce qu’envisager de confier une mission si essentielle que l’accueil des personnes sans-abris à une société de gardiennage me laisse sans voix. Les agents de ces sociétés sont des vigiles et non des travailleurs sociaux, ils ne sont évidemment pas formés à notre métier. Comment pourraient-ils l’exercer ?

Quelle réinsertion ? Quel accompagnement ?

Nul ne peut prétendre qu’un centre d’accueil pour personnes sans-abris géré par une telle structure va œuvrer à la réinsertion de ces personnes au sein de la société. En effet, ici, la volonté est clairement sécuritaire. Parquer, garder, bien ranger. J’ignore quels sont les avantages économiques d’une telle formule, mais ils existent certainement pour qu’elle ait été choisie. Qu’en est-il du traitement de la misère humaine, des situations complexes vécues par ces personnes, de la création d’un lien de confiance, de cette première accroche qui pourrait déboucher vers un suivi et une sortie de la rue ? Il ne semble plus que ce soit la priorité, du moins aux yeux de ce CPAS, dont c’est pourtant, du moins à ma connaissance, toujours la mission de base.

Quand Fedasil ne gère plus l’accueil des demandeurs d’asile

Ailleurs, dans d’autres villes, ce sont des centres d’accueil pour demandeurs d’asile qui sont maintenant gérés par cette même société, G4S. Le mandat leur vient cette fois-ci de Fedasil. L’agence chargée de l’accueil des demandeurs d’asile en Belgique. À nouveau, l’agence dont la mission est d’accueillir ces personnes venant chercher asile chez nous avec pour mission de favoriser leur insertion dans leur (futur) pays d’accueil. Ici, cette agence se décharge complètement de sa mission au profit d’une société privée. Sans travailleurs sociaux, mais avec des vigiles, comment peut-on prétendre à remplir cette mission cruciale qu’est l’accueil de ces populations ? Ici encore, la logique sécuritaire saute aux yeux.

Idem pour les détenus

Autre institution, les maisons de transition. Concept intéressant s’il en est : permettre à des détenus ayant un profil à « faible risque » de faire un passage au sein d’un lieu de vie collectif, avec tout ce que cela suppose en termes de règles de vie et d’autonomie. Les détenus peuvent y chercher un emploi et y être accompagnés vers la réinsertion sociale. Sur papier, le projet a tout pour plaire. Dans les faits, il est confié à la société G4S, encore la même. Comment peut-on, en tant que société de gardiennage, prétendre à œuvrer à la réinsertion sociale de détenus ? Il faut croire que c’est possible, du moins aux yeux de notre Ministre de la Justice, puisqu’il qualifie les agents de cette société « d’experts ».

Et les travailleurs sociaux dans tout ça ?

Cette fois-ci, la messe est dite. Nous, éducateurs, assistants sociaux, psychologues et j’en passe, pouvons aller nous rhabiller et, tant qu’à faire, changer de métiers. Nos années d’études, nos années d’expériences, tout ce que nous avons appris et mettons en œuvre ne vaut pas tripette face à l’expertise des agents de sociétés de gardiennage lorsqu’il s’agit d’œuvrer à l’intégration sociale de populations telle que les personnes sans-abris, les détenus ou encore les demandeurs d’asile. Dont acte.

MF - travailleuse social

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