Quand l'associatif devient complice de la gentrification

Quand l'associatif devient complice de la gentrification

A Bruxelles, un processus de gentrification est à l’œuvre depuis plusieurs années. L’émergence de certains projets a un impact sur le paysage socio-économique du quartier où ils s’installent.

Les entreprises qui avancent masquées derrière des associations, les politiques de rénovation qui ne tiennent pas compte des plus précaires et les dynamiques mercantiles camouflées sous un statut d’ASBL, sont des exemples de dérives liées à la volonté de développer la cohésion sociale et d’augmenter l’offre socioculturelle. Au-delà des logiques qui œuvrent directement à la gentrification de certains quartiers bruxellois, nous devons réfléchir à l’impact que peuvent avoir des projets aux objectifs cachés et/ou aux effets pervers. Pour exemple, il semble qu’il y ait un décalage entre les projets de « revitalisation » appelés « contrats de quartier durable » et l’objectif annoncé d’améliorer la qualité de vie des habitants déjà présents.

Une offre pas toujours adaptée

Lorsqu’une ASBL propose des projets citoyens ou culturels mais ne prend pas en compte les besoins et/ou les fragilités des habitants du quartier, elle risque de se retrouver avec un public extérieur à sa zone d’action et qui ne rencontre pas les locaux. Cela peut, par exemple, être le cas des lieux qui proposent des paniers bio trop chers ou dont le contenu demande certaines connaissances pour être préparé. Il existe des associations qui consultent et impliquent les habitants et s’appuient sur leurs compétences et sensibilités pour développer des projets adaptés. L’action est toujours la même, mais la méthode prend en compte les forces et faiblesses ainsi que les résistances ou les prérequis nécessaires.

Prendre et laisser de la place

Ce qui permettra à un projet de ne pas être complice de gentrification, ce sont les aspects participatifs et émancipateurs. Certains chargés de projets sont de jeunes diplômés qui manquent parfois d’expérience. C’est, parfois, le cas dans des contrats de quartiers, des coordinations locales ou les projets limités dans le temps portés par la Région ou les communes. Si le travailleur prend le temps de construire avec les habitants et de leur laisser la possibilité de s’impliquer de prendre des décisions, il en ressortira des dynamiques correspondant aux réalités des citoyens et avec de réelles plus-values sociales. La difficulté vient du fait que le temps est limité et qu’il est possible que le chargé de projet manque de ressources, d’expérience et/ou de soutiens pour rencontrer ses objectifs. C’est d’autant plus compliqué lorsque les enjeux sont forts. Par exemple, le quartier des Marolles a une situation géographique particulière qui accentue les enjeux économiques déjà forts présents.

Ne pas oublier l’objet social

Certaines ASBL, centres culturels ou sportifs mettent des salles à disposition. Vu la demande sur Bruxelles, les réservations doivent se faire longtemps à l’avance et la gratuité n’est presque plus envisageable. De plus, certaines locations doivent se faire avec du matériel, des mises à disposition de travailleurs , ce qui constitue chaque fois un supplément. Au final, on constate que le prix d’une salle culturelle louée à une ASBL reconnue est plus élevé qu’une soirée d’entreprise auprès d’un organisme hôtelier.

J’ai vu, dans des emplois précédents, des partenaires associatifs annuler une date en dernière minute car ils avaient un locataire qui payait mieux ou un centre culturel faire un prix sur la salle, mais imposer une série de suppléments en contrepartie. Ceci dit, j’ai aussi vu des centres culturels et des ASBL mettre leurs locaux à disposition gratuitement ou à un prix basé sur les revenus effectifs de l’événement (pour des spectacles avec prix d’entrée par exemple).

À couvert

Il y a sur Bruxelles, des entreprises qui créent des ASBL dans différents objectifs : analyser les réalités du quartier, se lier au réseau associatif local, etc. C’est le cas des abattoirs d’Anderlecht avec Cultureghem par exemple. On ne peut pas leur reprocher d’investir, de jouer leur rôle en tant qu’acteur commercial et encore moins de soutenir des initiatives sociales. Néanmoins, on peut leur reprocher de faire croire aux habitants, aux autorités et aux professionnels qu’ils engagent que leur préoccupation première n’est pas le bénéfice. Le but de cette association est-il de rencontrer son objet social ou d’améliorer l’image des abattoirs de façon à élargir la clientèle ou à préparer la transition de cette clientèle en rendant le lieu plus attractif ? Je pense que les employés de l’ASBL ne sont absolument pas à mettre en cause et les projets portés font sens. Cependant, je pense aussi que si les abattoirs avaient comme seul souci le bien être des habitants du quartier, ils auraient investis dans le tissu associatif existant. Les risques d’une ASBL financée par une entreprise sont l’isolement, la perte d’autonomie et la possibilité d’effacer les acteurs déjà présents.

Perceval Carteron, éducateur.

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Commentaires - 1 message
  • Le processus de gentrification est à peine perceptible en région bruxelloise. De par mon expérience dans le secteur associatif et celle de nombreux confrères ou consoeurs, je peux affirmer que la gentrification est réduite à la portion congrue. Ce phénomène est bien plus isolé qu'il ne le laisse penser dans l'article. Beaucoup de bruits pour rien donc. J'invite les responsables ou les travailleurs à se renseigner sur les nombreuses possibilités de collaboration avec des asbl qui travaillent correctement et ne privilégient pas les mieux nantis.

    Samir Bouazzi mardi 27 mars 2018 00:37

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