Quand la violence se cache aussi entre femmes dans le travail social
Dans l’imaginaire collectif, le secteur du travail social est souvent perçu comme un espace protecteur, animé par des valeurs d’entraide, d’écoute et de solidarité. Un milieu où les femmes, largement majoritaires, œuvrent à accompagner les plus vulnérables et à défendre les droits humains. Pourtant, derrière cette image d’Epinal, une réalité plus complexe existe : les violences faites aux femmes… par d’autres femmes.
Il s’agit d’un sujet délicat, parfois tabou. Car évoquer ces tensions peut sembler trahir un idéal de sororité. Pourtant, ne pas en parler revient à invisibiliser des souffrances bien réelles.
Entre dynamiques de pouvoir, pression et précarité des postes
Dans certains services sociaux, les dynamiques de pouvoir, la pression institutionnelle, la précarité des postes ou la surcharge émotionnelle créent un terrain propice aux violences psychologiques. Celles-ci prennent rarement la forme d’agressions frontales. Elles se manifestent plutôt par des humiliations subtiles, du dénigrement professionnel, de la mise à l’écart, des critiques constantes ou encore des stratégies de discrédit. N’oublions pas la réalité des pratiques de harcèlement professionnel, qui existent dans notre secteur, ainsi que les cas de burn-out, qui émergent plus facilement lorsque l’entourage professionnel n’est pas soutenant.
Oser dénoncer
Ces violences sont souvent d’autant plus difficiles à nommer qu’elles s’inscrivent dans des relations hiérarchiques ou dans des équipes où l’on attend des femmes qu’elles soient solidaires. La victime peut alors ressentir une double culpabilité : celle de subir, mais aussi celle d’oser dénoncer une autre femme.
Comprendre les mécanismes de domination
Il ne s’agit évidemment pas de renverser la responsabilité systémique des violences, qui restent majoritairement commises par des hommes dans la société. Mais reconnaître que les femmes peuvent aussi être actrices de violences au travail est une étape nécessaire pour comprendre les mécanismes de domination qui traversent toutes les organisations, y compris celles qui se veulent émancipatrices.
Et les relations de et au pouvoir
Dans le travail social, ces violences prennent aussi racine dans des institutions fragilisées : manque de moyens, exigences administratives croissantes, reconnaissance professionnelle insuffisante. Dans ce contexte, certaines professionnelles reproduisent malgré elles des logiques de contrôle ou de compétition qui finissent par s’exercer sur leurs collègues.
Ceci dit, le contexte n’excuse pas tout. De manière globale, plus une femme monte les échelons hiérarchiques, plus elle entre dans un cénacle traditionnellement masculin, avec ses codes, son fonctionnement, ses relations de et au pouvoir. Et plus elle peut être tentée, pour s’intégrer et légitimer sa position, de s’approprier cette relation au pouvoir, car sa propre position est fragile, en ce cercle qui n’est « traditionnellement » pas enclin à la mixité.
Porter et appliquer les valeurs que l’on défend
La question n’est donc pas seulement individuelle. Elle est structurelle. Quand un système met les travailleuses sociales sous pression permanente, il crée aussi des espaces où les conflits, les rivalités et parfois les violences peuvent émerger. Nommer ces situations c’est refuser de laisser certaines souffrir en silence et rappeler que les valeurs portées par le travail social doivent aussi s’appliquer à celles qui le pratiquent.
Prendre soin des autres ne devrait jamais signifier s’oublier soi-même. Et la sororité véritable ne consiste pas à nier les violences entre femmes, mais à avoir le courage de les reconnaître pour mieux les transformer. Même, et surtout, lorsqu’elles sont commises par des femmes.
MF - travailleuse sociale
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