La honte professionnelle dans le social : quand on n’est plus fier de son métier
Il y a des silences qui en disent long. Celui qui suit la question « Et toi, tu fais quoi dans la vie ? » en fait partie. Pour certains travailleurs sociaux, répondre est devenu inconfortable. Non pas par manque de conviction initiale, mais parce qu’un malaise s’est installé au fil du temps. Une forme de honte professionnelle, difficile à nommer, encore plus à partager.
Un glissement progressif
On ne choisit généralement pas les métiers du social par hasard. Ils sont souvent portés par des valeurs fortes : solidarité, justice sociale, accompagnement des plus vulnérables. Pourtant, entre l’idéal et la réalité du terrain, l’écart peut devenir vertigineux. Peu à peu, un sentiment d’impuissance peut émerger. Et avec lui, une question dérangeante : « Est-ce encore ce métier que je voulais exercer ? ». Quelque part en cours de route, quelque chose s’est fissuré. Ce peut être le sentiment de ne plus être utile comme on le souhaiterait, de participer malgré soi à un système qui maltraite les publics accompagnés, ou encore de ne plus reconnaître ses propres pratiques.
La honte est un signal à ne pas négliger
Cette honte est rarement exprimée ouvertement. Elle se traduit plutôt par de l’évitement, de la fatigue, voire du cynisme. Certains n’osent plus parler de leur travail en dehors du cercle professionnel. D’autres s’enferment dans une forme de loyauté silencieuse, de peur d’être jugés ou incompris. Dans ce contexte, la honte peut être comprise comme un signal. Celui d’un écart entre le sens que l’on souhaite donner à son travail et ce qu’il devient concrètement. Il serait tentant de renvoyer ce malaise à une fragilité individuelle. Ce serait une erreur. La honte professionnelle est souvent le symptôme d’un dysfonctionnement plus large, comme par exemple celui de fonctions qui n’ont plus de social que l’intitulé.
Quand la honte vient de la perception de la fonction
À cela s’ajoute parfois un regard extérieur dévalorisant. Dans certaines fonctions, les travailleurs sociaux peuvent être confrontés à des représentations caricaturales de leur métier. Lorsque ces discours se répètent, ils finissent par s’infiltrer, fragilisant encore davantage le sentiment de légitimité. La honte ne vient alors plus seulement de la fonction en soi, mais aussi de la manière dont elle est perçue et reconnue ou non dans l’espace public.
Créer des espaces de parole pour sortir de la honte
Sortir de la honte commence souvent par la mise en mots. Créer des espaces de parole, entre collègues ou en supervision, permet de partager ce qui pèse et de remettre du collectif là où l’isolement s’installe. Nommer ce malaise, c’est aussi lui redonner une dimension politique. Car derrière les vécus individuels, ce sont bien des choix organisationnels et sociétaux qui sont en jeu. Retrouver de la fierté ne signifie pas forcément revenir à un idéal intact. Cela peut passer par des ajustements : redéfinir ses priorités, investir des marges de liberté, se former, ou parfois envisager un changement de fonction, voire d’emploi, si ce dernier ne correspond plus à nos valeurs ou nous fait ressentir de la honte par rapport à notre métier et qu’y oeuvrer coûte plus que cela ne rapporte.
La honte professionnelle, aussi inconfortable soit-elle, n’est pas une impasse. Elle peut devenir un levier de transformation, à condition de ne pas rester seul avec elle. Pour les travailleurs sociaux, il ne s’agit pas seulement de « tenir », mais de continuer à interroger le sens de leur engagement. Car si la fierté ne va plus de soi, elle peut encore se reconstruire — autrement, collectivement, et parfois, contre les évidences. MF - travailleuse social
MF - travailleuse sociale
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