Le travail social à l’épreuve d’une époque qui le met à mal
Semaine du travail social | Il y a des métiers qui ne se résument pas à une fonction. Le travail social est de ceux-là. Il s’inscrit dans une relation, dans une présence, dans une continuité humaine qui ne peut se construire que dans le temps long. Or, actuellement, le temps long est passé de mode.
[Dossier spécial Semaine du Travail Social] :
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Aujourd’hui, le secteur social semble pris dans un paradoxe profond. Les besoins n’ont jamais été aussi grands : précarité croissante, isolement, souffrances psychiques, fractures sociales, etc. Et pourtant, les ressources faiblissent, la reconnaissance disparaît et le sens de la mission est redéfini, dans une glissade de l’accompagnement vers le contrôle. A l’occasion de la Journée mondiale du travail social, j’ai eu envie de m’attarder sur certains des nombreux besoins et des multiples facettes du travail social à l’heure actuelle.
Le défi de l’engagement
L’engagement, d’abord, est devenu un défi. Une nouvelle génération arrive dans les métiers du social, certes animée par de belles valeurs, mais confrontée à un monde du travail plus incertain et plus individualiste. Les jeunes travailleurs n’entretiennent aucune illusion quant à leur pension à venir. Et comment leur en vouloir ? Ils savent aussi qu’ils sont considérés comme des mouchoirs jetables par leurs employeurs, y compris dans le domaine social où l’intérim et les contrats à durée déterminée foisonnent au gré des subsides.
Si l’on considère la société actuelle, faite de consommation, de satisfaction immédiate, de papillonnages en tous genres, on comprend cette jeune génération, plus individualiste, moins ancrée, moins engagée. On vogue d’un poste à l’autre, d’un projet à un autre. Or le travail social exige l’inverse : de la constance, de la présence, de la fidélité. On ne construit pas une relation de confiance en quelques mois, mais par contre, on peut briser un lien déjà ténu en quelques minutes. Le social a besoin d’engagement, et cela devient une denrée rare.
Humanité, plus que jamais
L’humanité, ensuite, est au cœur de ces métiers. Pourtant, le contrôle prend le pas sur l’humain, et pas uniquement dans le chef des politiques publiques, aussi sur le terrain, comme l’a constaté une étudiante dans une récente carte blanche. Oui, de nombreux travailleurs oublient le sens de leur métier pour s’enferrer dans des logiques de contrôle, de jugement, d’humiliation.
Et oui, c’est une tendance humaine, pas très glorieuse certes, voire même carrément honteuse, mais qui explique bien des choses, notamment en termes de soumission à l’autorité. Stanley Milgram l’a magistralement démontré lors de sa célèbre étude éponyme qui, malgré son âge, est plus que jamais d’actualité. Dans un tel contexte, conserver le sens de son métier, le défendre et l’appliquer au quotidien est de plus en plus une gageure. Pourtant nécessaire.
Résilience, je t’aime, moi non plus
On en arrive à la résilience, devenue une compétence plus qu’essentielle du travail social. Il en faut pour tenir malgré le manque de reconnaissance, malgré la lourdeur administrative, malgré le désengagement politique, malgré la violence sociétale de plus en plus prégnante. Ne nous voilons pas la face, la résilience a ses limites et je comprends le désengagement des professionnels face à ce qui s’apparente à un travail de sape constant et à tous niveaux.
Confiance et soutien, sont indispensables
Dans ce paysage fragile, deux piliers restent pour moi indispensables : la confiance et le soutien. Confiance envers les professionnels, qui connaissent le terrain et qui côtoient au quotidien les réalités humaines des populations les plus fragiles. Confiance aussi en l’action sociale, dont les effets ne se mesurent pas toujours immédiatement. Confiance malgré le temps long. Soutien aux travailleurs de première ligne, soutien politique, soutien financier, car on n’attrape pas des mouches avec du vinaigre et bientôt, si ça continue, plus aucun professionnel qualifié ne voudra venir travailler dans ce secteur.
Des moyens, encore et toujours
Nous voilà donc à la question des moyens. Des moyens financiers, bien sûr, car il est là le nerf de la guerre. Pour que les institutions fonctionnent, elles ont besoin de financements structurels pérennes. Evidemment, il faut une forme d’évaluation des actions, car on ne peut pas poursuivre une action si elle ne donne pas ses fruits. Tout comme il faut un dispositif d’encadrement. Mais ce qu’il faut surtout, c’est que les institutions arrêtent de courir comme des poules sans têtes après des miettes de financements par projets. Et qu’elles cessent de sentir l’ombre de cette épée de Damoclès au-dessus de leur tête.
Oui, il faut rationaliser les services. Mais pour être plus efficients, pas pour faire semblant qu’il n’y a plus de problèmes à résoudre. Ce que j’ai surtout envie de rappeler, en cette semaine symbolique, c’est qu’une société qui affaiblit son travail social prend le risque, à terme, d’affaiblir sa propre cohésion.
MF - travailleuse sociale
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