La concurrence silencieuse des services sociaux : entre nécessité et dérive
C’est une réalité dont on parle peu, mais qui existe bel et bien : la concurrence entre services sociaux. On évoque même souvent le contraire, à savoir l’absence de services ou le manque de places au sein des services existants. Si les deux situations existent bel et bien, les effets d’une trop grande concurrence entre services sociaux sont, malheureusement, bien trop présents.
Quand on se marche sur les pieds
J’ai moi-même vécu une telle situation. A l’époque, je travaillais au sein d’une association effectuant de petites réparations et travaux au domicile de personnes en situation de précarité. Cette association, implantée dans une ville, était loin d’être la seule à proposer ce type de services. Au moins trois opérateurs, dont une institution publique, proposaient en effet la même offre. Malgré que nos tarifs étaient les plus avantageux, nos services étaient assez peu relayés par nombre de professionnels sociaux. Nous n’avions, heureusement, pas de souci pour remplir notre agenda, mais ce n’est pas le cas de toutes les structures confrontées à ce problème, et ce, sans parler des autres inconvénients d’une concurrence trop forte.
La course aux bénéficiaires
Un des inconvénients majeurs d’une concurrence trop forte entre services sociaux est qu’on passe (perd) un peu (trop) son temps à recruter des bénéficiaires, avec des résultats pas toujours au rendez-vous... Communiquer autour de ses services est normal, mais lorsque les opérateurs se multiplient, il faut communiquer encore plus, parfois même entrer en campagne.
Le relai auprès des partenaires sociaux passe d’essentiel à crucial et généralement, l’incompréhension finit par s’inviter autour de la table. Les services sont redondants, on ne sait plus trop, on ne comprend pas, alors que se passe-t-il ? On simplifie. Les partenaires communiquent autour du service qu’ils connaissent, ou qui émane de la même institution qu’eux, oblitérant les autres. Et c’est bien normal. Les bénéficiaires, qui sont déjà surchargés d’informations, n’ont pas besoin d’être noyés. De plus, cette multiplication à outrance des structures proposant les mêmes services nuit à la crédibilité de l’ensemble du secteur.
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Communication à outrance
Je l’ai vécu dans ma propre institution. Nous avions consacré un temps certain à obtenir des financements pour faire connaître notre service, imprimé et distribué un nombre considérable de flyers, passé des heures en communication, présentation et autres réunions, envois de mails etc pour… devoir recommencer pratiquement chaque année, car de nouveaux travailleurs entrent régulièrement en fonction dans les institutions. De plus, comme je l’ai mentionné, au moins une institution publique proposait le même service que nous.
Trouver un accord de fonctionnement
Nous aurions pu, et très certainement dû, nous réunir autour d’une même table et définir un fonctionnement cohérent entre nos services, pour ne pas proposer la même offre au même public, à des conditions financières différentes. Une telle rencontre n’a jamais été à l’ordre du jour et l’idée même n’a pas fait écho auprès de ma direction qui arguait du fait que, nos conditions étant plus favorables, nous attirions un public plus démuni. Ce qui en théorie est vrai, tout comme il y a toujours de petites et grandes subtilités dans ces cas-là, mais notre cas était loin d’être une exception. Paradoxalement, rares sont les services qui, spontanément, se réunissent et définissent un cadre commun, qui tiendra dans la durée. Ce qui fait qu’on en revient à l’énergie considérable à instiller dans la communication, sans garantie de résultats à la hauteur.
La concurrence ne l’a pas toujours été
Une des explications à ce phénomène est simple : généralement, ce qui finit par devenir une concurrence n’est pas née d’un désir de rivalité, mais d’un contexte. La multiplication des besoins sociaux a encouragé la création de nombreuses structures et autres initiatives citoyennes au fil du temps. Chacune apporte sa réponse, son approche, son expertise. Mais lorsque plusieurs acteurs interviennent sur un même créneau, la frontière entre complémentarité et compétition devient floue. De plus, chacune étant légitime, ayant son expertise et étant née pour répondre à un ou plusieurs besoins, il est parfois compliqué ou douloureux de lâcher du lest, de restreindre ou de réorienter ses activités.
Multiples terrains de tensions
Pourtant les terrains de tensions sont multiples. Le premier est celui du financement. Les subventions publiques et les aides privées étant limitées, les structures doivent souvent « se démarquer » pour survivre. Cela peut conduire à une logique de visibilité accrue, voire de mise en concurrence directe lors des appels à projets. Le risque ? Que l’énergie consacrée à la recherche de fonds prenne le pas sur la mission sociale elle-même. De plus, à trop se partager la manne, cette dernière devient trop maigre pour tous. À cela s’ajoute, quelque part, une question de légitimité. Qui est le mieux placé pour accompagner un public spécifique ? Qui possède « la bonne méthode » ? Dans certains cas, cette quête de reconnaissance peut freiner le partage d’informations ou la coopération entre structures, pourtant essentielles pour un accompagnement efficace.
Source d’innovations
Cependant, cette concurrence n’est pas uniquement négative. Elle peut aussi stimuler l’innovation. Développement de nouvelles approches, expérimentation de dispositifs plus adaptés, etc. Ou réflexion autour de l’implantation géographique, tout simplement. Comme mentionné plus haut, il est souvent fait mention du manque de certains services, ou encore du manque de places. Dans notre cas, par exemple, délocaliser l’activité aurait certainement été bénéfique pour tout le monde et aurait permis de répondre à un besoin criant, mais ailleurs.
MF - travailleuse sociale
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