UNE AUTRE VIE DE PSY - Épisode XVIII : les mots bleus

08/06/20
UNE AUTRE VIE DE PSY - Épisode XVIII : les mots bleus

Un nouvel épisode de la tonitruante vie de T. Persons où l’on apprend que même les psy font des crises d’angoisse.

- Ceci est une fiction. Toute ressemblance avec une quelconque réalité serait purement fortuite… -

— Ces moments de panique ? Je crois bien que l’idée de vivre dans un monde où le dernier des Bevilacqua nous a quitté m’est insupportable.

Je le sentais bien, la psychologue chez qui j’allais consulter brûlait d’envie de me dire que si l’enfumage était une discipline, je pourrais faire des Masterclass pour nos Élus politiques. Malheureusement, elle ne me dit rien. Elle se contenta de sourire nerveusement, tout en acquiesçant, m’encourageant dans la voie de l’évitement. J’avais pris l’habitude d’aller la voir, sans trop savoir ce que j’allais y raconter. Ça allait mieux. Puis, il y a eu ce confinement… Alors, on a entamé une série de consultations en ligne et c’est à partir de ce moment-là que tout est devenu plus flou : ses hochements de tête étaient légèrement décalés par ma mauvaise connexion Internet, ça sonnait faux. Je ne lui ai bien évidemment jamais dit. Je me suis contenté de parler pour combler le vide, sachant qu’elle ne devait recevoir qu’un mot sur trois. Cela n’avait pas l’air de la déranger non plus….

Bref, après avoir rabattu mon ordinateur portable, signant la fin de notre entretien, je me suis mis à réfléchir. Mais quelle était mon fichu problème ? Depuis une semaine, j’étais sujet à des crises violentes. Ça commençait par un resserrement de la gorge, puis le cœur se mettait à s’emballer. C’était comme si on avait poussé le thermostat de la pièce à fond, je me mettais à suer des gouttes et là, ma respiration semblait m’échapper. J’avais la tête qui tournait, je m’imaginais faire une chute de tension et je me retrouvais quasi plié en deux, croyant que j’allais en crever. La bonne nouvelle ? Je n’en suis jamais mort. J’avais suivi un cursus universitaire, la notion de crise d’angoisse n’avait aucun secret pour moi. Je savais pertinemment qu’il fallait que je me confronte à ces crises, qu’il était primordial d’arrêter d’en avoir peur. Je le disais à mes patients, et j’y croyais, mais nom d’un chien galeux, c’était plus facile à dire qu’à faire.

Il y avait bien évidemment mon quotidien qui était lourd. J’avais côtoyé une ambiance morbide, vu des soignants tomber et des patients mourir seuls. J’avais ressenti leur solitude en écho à mon propre isolement. Cela devait laisser des traces dont je n’avais certainement pas trop conscience… Puis, il y avait ce passé qui revenait. Le sentiment de ne jamais m’en sortir, de devoir lutter pour trouver une place. Non, ce n’était pas ça… Je pouvais mentir au monde entier, mais pas à moi-même… Le problème, c’était les mots bleus.

Il n’y avait pas de super-héros

J’aurais dû lui dire ça à ma psy, mais à nouveau rien n’est sorti. Que du verbiage, du remplissage. C’était peut-être ça mon souci : j’étais incapable de mettre en mots ce que je ressentais. Il y avait un petit être pudique en moi qui filtrait tout : des sentiments d’échec à l’impuissance face à la détresse des gens. Je voulais sauver le monde, être dans l’action, mettre une cape et un slip par-dessus mon pantalon en lycra moulant, mais j’avais choisi une profession où l’on est assis, où l’on acquiesce en prenant le temps que le patient trouve une solution à son problème. Décidément, je m’y retrouvais pas trop dans cette manière de faire de la thérapie, surtout lorsque l’on devait encaisser l’horreur d’une crise sanitaire en première ligne. Il n’y avait pas de super-héros. Il y avait des soignants et puis moi à côté, qui voulait avoir l’air, mais qui n’avait pas l’air du tout.

J’étais donc de retour à la case départ, neuf mois après avoir débuté mon nouveau job en qualité de psy à l’hôpital, j’étais usé, dans mon canapé, toujours neuf, à espérer qu’un jour j’irais mieux. Mon médecin m’avait mis en incapacité de travail et sous benzodiazépines. « Vous voulez quelque chose pour les angoisses ? » m’avait-il dit. Les médecins sont incroyables… Qui est cet humain qui, lorsqu’on lui propose une baguette magique pour gérer les problèmes à sa place, refuse humblement ? Certainement pas moi. J’étais conscient qu’une pilule n’allait pas résoudre mes difficultés, mais quand on a le pied cassé, on se prend des béquilles et on continue à marcher, jusqu’à ce que ça aille mieux…

Il y avait donc mon Xanax et moi dans ce fauteuil, en état larvaire, à attendre le futur comme une vache regarde passer les trains. Puis, il y eut un déclencheur : la sonnette de la porte d’entrée de mon appartement. C’était la première fois qu’elle retentissait. Une erreur certainement… Alors j’ai traîné mon spleen, lentement jusqu’au couloir de l’entrée. J’ai pris une bonne inspiration en agrippant la poignée, j’ai ouvert la porte : le docteur Alain Trobard me sourit. Il avait bonne mine, pour un mort…

T. Persons

T. Persons

[La première saison]

 Épisode I : la nouvelle demande
 Épisode II : la patiente de 15 heures, le mardi
 Épisode III : de l’art de la supervision
 Épisode IV : un heureux hasard
 Épisode V : le nouveau venu
 Épisode VI : une coïncidence douteuse…
 Épisode VII : une question de choix
 Épisode VIII : le poids des secrets
 Épisode IX : la ligne rouge
 Épisode X : autour d’un verre
 Épisode XI : savoir dire non (partie I)
 Épisode XII : savoir dire non (partie II)
 Épisode XIII : un métier dangereux
 Épisode XIV : les idées noires...
 Épisode XV : l’effet papillon
 Épisode XVI : un état de choc
 Épisode XVII : une rencontre inopinée
 Épisode XVIII : démêler le vrai du faux
 Épisode XIX : un retour à la réalité
 Épisode XX : la disparition
 Épisode XXI : l’appel à l’aide
 Épisode XXII : la déposition
 Épisode XXIII : et soudain, la lumière…
 Épisode XXIV : l’amour fou

[La deuxième saison]

 Épisode I : en thérapie...
 Épisode II : l’art de coller des étiquettes
 Épisode III : au chômage...
 Épisode IV : prêt à l’emploi...
 Épisode V : à l’hôpital...
 Épisode VI : le premier jour…
 Épisode VII : faire son trou
 Épisode VIII : la meute
 Épisode IX : les retrouvailles
 Épisode X : un nuage noir, au loin
 Épisode XI : confiné
 Épisode XII : La pénurie
 Épisode XIII : voir un soignant pleurer
 Épisode XIV : Connectés
 Épisode XV : tout est sous contrôle
 Épisode XVI : la marche des zombies



Ajouter un commentaire à l'article





« Retour

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies.   J'accepte   En savoir plus