Travailleuse sociale, pourquoi je reste malgré tout
Pourquoi rester dans un métier qui confronte chaque jour aux limites des institutions, aux injonctions paradoxales et aux idéaux malmenés ? Vingt ans après ses débuts, cette travailleuse sociale livre une réflexion sans fard sur l’engagement, la désillusion et les raisons profondes qui la poussent encore à poursuivre sa route. Une carte blanche sur la lucidité, les compromis et la force des petits gestes qui font encore sens.
Vingt ans de métier. Vingt ans séparent de l’étudiante (un peu trop) idéaliste que j’étais de la professionnelle (parfois) désabusée que je suis devenue, à mon corps défendant. Vingt ans que j’ai voulu exercer ce métier pour aider ceux qui en avaient besoin et vingt ans que je me demande si je le fais vraiment. Vingt ans à me prendre des claques, au sens propre comme au figuré. Vingt ans à apprendre l’humilité et l’humanité, à découvrir les merveilles de l’âme humaine. Vingt ans à parfois désespérer. Vingt ans à lever les yeux au ciel, à concilier les écrits et la vraie vie. Vingt ans, enfin pas tout à fait, à me poser la question :
Pourquoi je reste ?
Je pourrais parler d’engagement, de vocation, de sens. Ce serait attendu. Presque rassurant. Mais ce serait surtout incomplet.
Je reste en connaissance de cause. Je reste en jouant la musique des projets personnalisés qui ne le sont pas. Je reste en cohabitant avec la « bienveillance institutionnelle » qui cohabite avec des logiques de rentabilité à peine déguisées. Je reste en regardant les « valeurs » affichées en grand dans les couloirs et négociées à la baisse à peine le tournant franchi.
Je reste en ayant fait le deuil d’une certaine naïveté.
Au début, je pensais qu’il suffisait d’argumenter, de documenter, de prouver. Que les contradictions finiraient par se résoudre d’elles-mêmes, à force de les exposer clairement. Il m’a fallu le temps pour comprendre la naïveté de mon attitude et les erreurs grossières que je commettais en les exposant ainsi en pleine lumière. Car personne n’aime se prendre ses contradictions en pleine figure. Et personne n’aime se voir remis en question de la sorte. Aujourd’hui, je sais que certaines incohérences ne sont pas des erreurs. Elles sont structurelles. Organisées. Parfois même nécessaires au maintien du système.
Et pourtant. Je reste. Moi, la grande idéaliste, je reste.
Pas pour l’institution. Elle, j’ai cessé de la prendre personnellement. Elle fait ce qu’elle sait faire : gérer, encadrer, normaliser. Ce n’est ni un allié, ni un ennemi. C’est un cadre, avec ses limites et ses angles morts. C’est un jeu avec ses règles, qui ne sont pas celles écrites dans le manuel. Une fois que j’ai compris ça, je me suis apaisée. Et j’ai cessé de brandir mon idéal comme un étendard. Bien sûr qu’il est comme un guide, mais il est surtout ce qu’il est : un idéal. On peut tendre vers lui, mais pointer du doigt tout ce qui fait qu’on n’y est pas n’aide pas forcément. Parce que c’est violent. On a presque tous eu ces idéaux et on fait presque tous avec les moyens du bord.
Je reste pour les interstices.
Ces espaces minuscules, où quelque chose de vrai peut encore se passer. Une conversation qui dévie. Un silence respecté. Une marge qu’on s’autorise, au plus près de la personne.
Je reste parce que je sais où regarder.
Pas dans les discours et documents officiels, ni dans les organigrammes. Mais dans les gestes minuscules, les ajustements permanents, les solidarités informelles.
Je reste aussi parce que partir ne résout pas tout.
On idéalise souvent l’ailleurs. Le hors-institution. Le "faire autrement". Et parfois, c’est nécessaire. Vital, même. Mais j’ai vu aussi des ailleurs reproduire, autrement, les mêmes impasses. Les mêmes jeux de pouvoir, juste moins visibles, et parfois bien plus pernicieux. On n’imagine pas ce qui se cache derrière des figures de proue et des beaux discours.
Alors je ne sacralise plus le départ.
Rester, dans mon cas, c’est un choix lucide. Pas confortable. Pas héroïque non plus. Juste cohérent avec ce que je suis devenue.
Quelqu’un qui ne croit plus aux grands récits, mais qui continue à croire aux micro-effets.
Quelqu’un qui sait que le système ne changera pas radicalement demain, mais qui refuse de lui abandonner entièrement le terrain.
Quelqu’un qui compose. Qui contourne. Qui résiste parfois, qui cède aussi. Qui apprend à durer sans se dissoudre complètement.
Je reste malgré les réunions absurdes, les décisions déconnectées, les injonctions paradoxales. Malgré la fatigue de devoir traduire en permanence entre ce qui est demandé et ce qui est juste.
Je reste parce qu’au milieu de tout ça, il y a encore des moments où ça fait sens. Pas suffisamment. Mais assez pour ne pas partir.
Et peut-être aussi parce qu’au fond, je ne sais pas faire autrement. Ou plutôt : je sais faire autrement, mais je choisis, pour l’instant, de faire ici.
Avec ce que j’ai. Avec ce que ça me coûte.
Rester, ce n’est pas renoncer à penser. C’est refuser de déserter complètement. C’est accepter de travailler dans la contradiction sans s’y perdre totalement.
C’est une ligne de crête. Instable. Inconfortable. Mais encore habitable.
MF - travailleuse sociale
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