"Je suis éducatrice, ma fille le sera bientôt et je ne sais pas quoi en penser..."
Nous avons rencontré Gabrielle, éducatrice spécialisée de 53 ans dont la fille de 21 ans sera bientôt diplômée et en voie d’exercer le même métier. Si elle se sent fière que sa fille ait choisi la même voie qu’elle, son regard se teinte d’inquiétude lorsque nous évoquons l’avenir.
Le Guide Social : Gabrielle, vous êtes éducatrice spécialisée et travaillez depuis une trentaine d’années maintenant.
Gabrielle : Je n’ai pas choisi tout de suite ces études. A la base, je voulais être psychologue, mais j’ai vite réalisé que l’unif n’était pas pour moi. J’ai envisagé un temps de devenir assistante sociale, mais c’est la rencontre avec un éducateur qui m’a décidée à le devenir à mon tour. Il avait une vraie proximité avec les gens, beaucoup d’humanité dans sa manière de travailler, ce que je ne percevais pas nécessairement chez les travailleurs plus administratifs. Aujourd’hui, je travaille comme éducatrice spécialisée. J’ai un temps exercé la fonction de chef éduc, mais je ne me sens pas à l’aise avec la coordination. J’ai donc demandé à quitter cette fonction.
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"Alors être éduc dans tout ça ? Faire du social ?"
Le Guide Social : Comment avez-vous réagi lorsque votre fille vous a annoncé qu’elle allait suivre vos traces, en devenant, elle aussi, éducatrice spécialisée ?
Gabrielle : Ma première réaction a été la fierté. Je n’ai pas été très surprise, car je voyais bien qu’elle avait des affinités avec le social et les gens en général. Elle s’intéresse à l’autre, sincèrement, et c’est quelqu’un de très empathique. Alors oui, je me suis sentie fière qu’elle choisisse d’exercer le même métier que moi, je me suis dit que j’ai peut-être été un bon exemple pour elle, pour lui donner envie de s’engager dans cette voie. C’est gratifiant. Dans un second temps, je ne vais pas le cacher, j’ai ressenti de la crainte. Mon métier aujourd’hui n’est plus du tout ce qu’il était lorsque j’ai commencé et la tendance n’est pas à l’amélioration. J’ai peur pour elle, pour sa carrière, car en plus, elle va être longue !
Le Guide Social : Qu’est-ce qui vous effraie ?
Gabrielle : Les gens vont de plus en plus mal, la société est de plus en plus dure avec les populations fragiles. C’est vraiment marche ou crève, il n’y a qu’à voir la façon dont on traite les personnes âgées ou malades. On prend pour prétexte le budget, mais ce n’est qu’une excuse. Je pense vraiment qu’on est dans une société qui ne tolère que les éléments qui répondent aux critères de perfection ou, à tout le moins, de performance qu’elle fixe. Il y a tant de discriminations, c’est évident !
Alors être éduc dans tout ça ? Faire du social ? C’est pire que se battre contre des moulins à vent ! On a des populations de plus en plus difficiles, les problématiques se complexifient, et ça ne va pas s’améliorer. Parallèlement à ça, on a moins de budget. On est de plus en plus invisibilisés. Il faut montrer une image lisse partout et ce qui dérange est mis de côté. Dans les années à venir, ça va s’intensifier.
"Il y a un certain cynisme qui s’est installé dans notre profession"
Le Guide Social : Vous pensez que les métiers du social sont voués à disparaître ?
Gabrielle : Peut-être pas, car nos métiers interviennent finalement auprès de tout le monde. Mais je pense qu’on va vers une profonde mutation où on ne va plus demander aux professionnels de travailler avec le coeur, mais avec des tableaux Excel. C’est d’ailleurs déjà le cas. Dans certains cas, les assistants sociaux sont remplacés par des contrôleurs sociaux et on engage n’importe qui pour faire office d’éduc. Il faut qu’on soit rentables, il y a un certain cynisme qui s’est installé dans notre profession, en tout cas à des niveaux de pouvoir plus élevés qui n’était pas là il y a 30 ans.
Les professionnels ont changé aussi. Les jeunes papillonnent plus, ils ont moins cette notion d’engagement que nous. Ils sont plus réalistes, moins idéalistes. Ils savent qu’ils sont des outils de travail presque jetables, que les employeurs ne les considèrent plus comme ils nous considéraient autrefois, qu’ils peuvent super bien bosser et ne jamais avoir de prolongation de contrat. Alors ils rentrent dans cette logique transactionnelle qu’on n’avait pas. Ils pensent d’abord à ce qu’un boulot peut leur apporter et agissent en fonction de leurs projets. Et ils ont raison, car ils ne sont pas aidés !
Le Guide Social : Dans l’absolu, vous êtes inquiète pour l’avenir de votre fille ?
Gabrielle : Comme tout parent ! Mais je crois aussi en la résilience de ces jeunes, en leur formidable énergie. Ils trouveront leur chemin. Ça ne sera peut-être, et sans doute, pas celui qu’ils avaient imaginé, mais je pense que ça ira. Ma fille veut être éducatrice spécialisée aujourd’hui, mais rien ne dit ce qu’elle fera dans 20 ou 30 ans. Je lui ai conseillé de renforcer sa formation par des études supplémentaires, des passerelles, car c’est évidemment plus facile pour elle de continuer à se former et à s’ouvrir des portes maintenant que lorsqu’elle aura pris son envol. Pour le moment, elle réfléchit à cette option. On verra bien ce qu’elle décidera, mais elle a la tête sur les épaules et elle est solide, créative, réfléchie, donc elle devrait s’en sortir.
Propos recueillis par MF - travailleuse sociale
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