Travail social : ce qu’on ne dit jamais lors des inspections et évaluations
Dans les coulisses du travail social, les inspections et évaluations donnent souvent lieu à une mise en scène bien rodée. Entre dossiers remis à neuf, procédures appliquées à la lettre et réponses calibrées, les équipes jonglent avec les exigences administratives… tout en composant avec les réalités du terrain. Dans cette chronique, levons le voile, avec humour et lucidité, sur tout ce qui ne se dit jamais face aux inspecteurs.
Il y a, dans toute inspection, une étrange chorégraphie. Un ballet discret où chacun connaît ses pas sans jamais les avoir répétés officiellement. Et surtout, où certaines phrases restent soigneusement coincées quelque part entre le cerveau et la bouche. Heureusement, d’ailleurs ! Petit florilège.
On ne dit pas « Ce dossier est impeccable parce qu’on l’a refait hier à 22h. » On préfère : « Nous veillons à une mise à jour régulière. » Même dans les équipes qui procèdent réellement à des mises à jour régulières, il y a toujours des personnes qui ont plus d’affinités avec la chose administrative que d’autres. Et dans tous les cas, les jours précédant une inspection, on passe nos dossiers au crible, évidemment…
Personne ne dit non plus : « Cette procédure existe uniquement parce qu’on nous l’a demandée lors de la dernière inspection. » On opte pour : « Cela fait partie de notre cadre structurant. » Comme partout, si ça fonctionne, on ne va pas se rajouter des complications pour le plaisir, qui n’en est pas un, de se surcharger de travail. Mais si l’inspection demande que telle ou telle procédure soit mise en place, peu importe la raison, on s’exécute. C’est que les enjeux sont importants !
Derrière les inspections, les petites vérités du terrain
Il y a aussi ce moment suspendu où l’inspecteur pose une question très précise sur une situation très complexe. Tout le monde acquiesce gravement, comme si la réponse tenait en trois phrases claires. Personne ne dit : « En réalité, ça dépend du lundi, de l’usager, de l’équipe, de la météo et du niveau de fatigue général. » Non. En général, la personne la plus haut placée dans la hiérarchie répond une phrase bourrée de mots clés et qui ne laisse personne dupe, mais qui est exactement ce qu’il faut dire et de la façon adéquate.
On ne dit jamais non plus : « Cette belle cohérence d’équipe que vous observez là, elle tient grâce à deux personnes clés… qui sont actuellement en congé. » Même si on le pense tous très fort.
Ou encore : « Oui, cet outil est utilisé par toute l’équipe… enfin, surtout par ceux qui ont compris comment il fonctionne. »
Ni : « Ce projet individualisé est magnifique sur papier, mais dans la vraie vie, il n’est pas réaliste, alors on triche. Comme on triche sur d’autres choses. »
Evidemment qu’on triche. On triche sur certains projets que l’on doit mettre en place avec certains bénéficiaires, car on sait que ce n’est pas réaliste avec eux. Et pour autant, on sait que notre structure peut les aider. Alors on triche.
On triche aussi sur les calculs. Parce que dans la vraie vie, soit on a un peu trop d’usagers par rapport aux normes d’encadrement, soit on a trop peu de participants pour justifier de la viabilité d’un projet. Mais comme, soit on n’a pas les moyens d’engager plus de personnel, soit on doit composer avec les absences, soit on tient à notre projet (et qu’il est générateur d’emploi), alors on s’arrange avec les chiffres. On a un rapport bizarre avec les maths dans le secteur.
Le travail social ne rentre pas parfaitement dans des cases
Ce qu’on ne dit pas non plus, c’est à quel point l’inspection elle-même modifie temporairement la réalité. Les locaux sont rangés d’une façon presque suspecte. Les réunions commencent à l’heure. Les transmissions sont limpides. Toutes les interdictions sont respectées, les signalétiques vérifiées, les normes appliquées. On est dans nos petits souliers car les enjeux d’une évaluation, ce sont les financements. Nos emplois. Alors on brique, on édulcore, on acquiesce à tout et on croise les doigts.
Ce qu’on ne dit jamais, finalement, c’est que le travail social ne rentre pas parfaitement dans des cases, même quand on essaie très fort de dessiner des cases très propres. Mais bon. Ça, ce serait difficile à mettre dans un rapport.
MF - travailleuse sociale
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