UNE AUTRE VIE DE PSY - Épisode XI : confiné

UNE AUTRE VIE DE PSY - Épisode XI : confiné

Dans cet épisode de la vie morose de T. Persons, on replonge dans la réalité d’un hôpital avant le début de la tempête "coronavirus".

- Ceci est une fiction. Toute ressemblance avec une quelconque réalité ne serait pas forcément due au hasard… -

On était stoïques, à se regarder comme des ronds de flanc… C’était là, présent en Belgique et dans notre hôpital. Il faut dire, à l’époque, on en savait encore moins que maintenant. L’Italie, l’Espagne et tant d’autres semblaient être submergés, la presse nous annonçait une hécatombe, et moi, en tant que psy, je sentais que ma place allait être fortement compromise. De fait, avoir un psychologue dans son équipe en première ligne à l’hôpital en temps de pandémie, c’est un peu comme avoir des lunettes de soleil quand on est aveugle… Ça peut être utile, c’est sympa, mais clairement, si on pouvait le substituer par un médecin urgentiste ou une infirmière en renfort, on n’hésiterait pas une seule seconde.

Très vite, les réunions se sont enchaînées dans la hiérarchie de l’institution. Des médecins ont été désignés, sans qu’il soit question de leur position hiérarchique, mais uniquement de leurs compétences. Personne n’a envie d’être intubé par son ophtalmologue, son psychiatre ou son gynécologue. J’ai découvert des noms : le directeur médical qui m’était totalement inconnu et dont la position venait de m’être révélée et puis, il y a eu une figure qui est sortie de l’ombre à tout jamais : le directeur financier. Les services ont commencé à s’organiser : équipes, horaires, matériel… Le psychologue n’était pas vraiment évoqué et, dans tout ce brouhaha, j’avais le sentiment de ne pas être réellement utile. Le dispatching ? Non. Les soins ? Non ! Le garant des distances de sécurité ? Les agents de sécurité font ça bien mieux que toi, mon pauvre… Mais elle est où la place du psy en temps de pandémie ? Là où on ne l’attend pas…

Des rencontres se sont succédé d’une manière limpide et efficace… On parle souvent des enjeux politiques d’une institution et de sa lenteur à faire bouger les choses, mais j’ai pu constater que lorsqu’il s’agit d’un danger imminent, tout le monde est de bonne foi. La communication inter-hospitalière s’est assez vite enclenchée. Clairement, il y eu des couacs, mais rapidement, tout était opérationnel… En quelques jours, l’hôpital se transformait, il se préparait à se vider de ce qui n’était pas essentiel, anticipant petit à petit les nouvelles du politique, qui sont assez vite tombées : la Belgique rentrait en confinement.

"Les soignants étaient coupés en deux, voyant leur charge de travail multipliée"

Le problème, c’est qu’on n’arrête pas les soins du jour au lendemain… On a des habitudes, des patients, des traitements… Les chimio doivent couler, il y a plein d’urgences… On ne peut pas tout mettre en suspens en attendant la tempête. Non, il faut jongler… Les hospitalisations ont eu lieu, l’hôpital de jour est resté ouvert mais on a commencé à postposer certains traitements… Faire des choix… Gérer au plus urgent… On avait de la chance, le service d’oncologie serait épargné dans un premier temps, mais on y réquisitionnerait des membres de l’équipe. On s’est dit au revoir, sachant que la moitié était dans le couloir d’en face. C’était déchirant. On sentait que ceux qui seraient en contact avec des malades du COVID-19 ne pourraient plus mettre un ongle dans notre service avant un bon bout de temps… Puis, enfin, on s’est intéressé aux psys… Non pas pour ce qu’ils pouvaient apporter, mais plus comme un danger potentiel de contamination. De fait, au cours des semaines précédentes, j’avais gagné en autonomie, je parcourais les différents services de l’hôpital à la recherche de patients oncologiques en gériatrie, en chirurgie, en gastro-entérologie. Bref, j’étais devenu un itinérant, parcourant les couloirs de l’hôpital comme Laurent Voulzy sillonne les Églises de France. C’était beaucoup trop dangereux… À partir de maintenant, j’allais être confiné à mon service. Là où tout avait commencé…

Finalement, au niveau de mon job, rien n’avait changé. Les soignants étaient coupés en deux, voyant leur charge de travail multipliée. Certes, les règles de sécurité, au début, étaient plus strictes. On a commencé à m’habiller en conséquence. J’ai appris à nouer un nœud dans mon dos tout seul. Ça a duré dix jours, puis on est venu me trouver… Mes consultations allaient devoir cesser… Étais-je devenu inutile ? Non, j’étais devenu trop cher. M’habiller, c’était gaspiller des ressources… Ordre du directeur financier… Il faut rationner le matériel, on sera bientôt en manque… Libre à moi de continuer sans protection si je le voulais, mais ce n’était pas vraiment conseillé pour moi, pour le patient… On m’a donc mis dans un bureau, avec mon bip, avec ma nouvelle collègue et deux autres psy. On ferait des permanences téléphoniques. Je trouvais ça injuste… Mon rôle était de continuer à faire mon job, en sécurité, sans me soucier du manque de matériel… Malheureusement, plus haut, dans le cabinet feutré de Madame la Ministre, on en avait décidé autrement… Et c’est tout le système des soins de santé qui allait trinquer…

T. Persons

[La première saison]

- Épisode I : la nouvelle demande
- Épisode II : la patiente de 15 heures, le mardi
- Épisode III : de l’art de la supervision
- Épisode IV : un heureux hasard
- Épisode V : le nouveau venu
- Épisode VI : une coïncidence douteuse…
- Épisode VII : une question de choix
- Épisode VIII : le poids des secrets
- Épisode IX : la ligne rouge
- Épisode X : autour d’un verre
- Épisode XI : savoir dire non (partie I)
- Épisode XII : savoir dire non (partie II)
- Épisode XIII : un métier dangereux
- Épisode XIV : les idées noires...
- Épisode XV : l’effet papillon
- Épisode XVI : un état de choc
- Épisode XVII : une rencontre inopinée
- Épisode XVIII : démêler le vrai du faux
- Épisode XIX : un retour à la réalité
- Épisode XX : la disparition
- Épisode XXI : l’appel à l’aide
- Épisode XXII : la déposition
- Épisode XXIII : et soudain, la lumière…
- Épisode XXIV : l’amour fou

[La deuxième saison]

- Épisode I : en thérapie...
- Épisode II : l’art de coller des étiquettes
- Épisode III : au chômage...
- Épisode IV : prêt à l’emploi...
- Épisode V : à l’hôpital...
- Épisode VI : le premier jour…
- Épisode VII : faire son trou
- Épisode VIII : la meute
- Épisode IX : les retrouvailles
- Épisode X : un nuage noir, au loin



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