UNE AUTRE VIE DE PSY - Épisode XV : tout est sous contrôle

UNE AUTRE VIE DE PSY - Épisode XV: tout est sous contrôle

Parfois, il suffit d’un rien pour que tout vous échappe. Dans cet épisode de la vie singulière de T. Persons au temps d’une crise sanitaire sans précédent, la vie reprend légitimement ses droits.

- Ceci est une fiction. Toute ressemblance avec une quelconque réalité ne serait pas forcément due au hasard… -

Ce qui m’a souvent fasciné chez mes patients, c’est leur capacité d’adaptation. La faculté de mettre la machine en marche face à une difficulté, une nouveauté ou une incertitude avec plus ou moins de succès. De mon côté, je m’étais toujours considéré comme déficitaire. Non pas que je sois démuni de toute faculté adaptative, mais lorsque le moindre grain de sable venait se nicher dans les rouages de mon quotidien, je ressentais une lourdeur émotionnelle qui ne me quittait plus pendant des jours, voire des semaines. Non, je n’aimais pas le changement et pourtant, en peu de temps, mon environnement s’était métamorphosé. D’abord, mon travail où, après avoir forcé le trait pour m’intégrer au monde hospitalier, j’avais été happé par ce virus qui n’en finissait pas de montrer les failles d’un système sous-financé. Puis ma vie affective et mon environnement social avaient été radicalement chamboulés. J’étais seul, dans mon petit appartement à peine meublé, avec pour unique lien avec mes proches une connexion Internet qui me diffusait des vidéos de mon fils qui grandissait à vue d’œil. Mon ex, Marie, avait unilatéralement décidé de ne plus le laisser venir chez moi, me considérant comme un pestiféré hautement à risque de propager le mal. Pouvait-on lui donner tort ? Moi-même, je me voyais comme une bombe à retardement. Il faut dire, au début, j’avais reçu du soutien. Les amis, la famille, les nouveaux voisins. Tous prenaient de mes nouvelles, ils étaient soutenants, bienveillants. Puis, très vite, lorsque le décompte des morts a commencé à hanter les journaux télévisés, on est devenu suspicieux, distant. On n’osait plus vraiment appeler. On refermait la porte de son appartement quand on entendait le tintement de mes clés dans le couloir.

J’étais donc dans mon canapé neuf, devant ma petite télévision, à attendre depuis des heures des nouvelles d’une réunion du Conseil National de Sécurité, imaginant le pire. Le mot était sur toutes les lèvres : le déconfinement. Cela faisait plusieurs jours que la situation se régularisait dans nos services, on voyait moins d’entrées, plus de sorties. Cela commençait à devenir enfin gérable. Puis le couperet est tombé : on allait rouvrir le robinet. Je voyais au travers de mon écran notre Première Ministre, avec ses cheveux qui dénotaient franchement avec une heure aussi tardive. Personne n’est aussi bien coiffé lorsqu’on approche de la fin de la journée, sauf si l’on s’apprête à sortir en boite. Même ses cheveux étaient déconnectés de notre quotidien. Puis, les annonces sur fond de PowerPoint, faisant écho à de vieux souvenirs des cours d’épistémologie du mercredi matin après un lendemain de vieille : c’était incompréhensible. Et pourtant, je n’étais pas saoul. Dans quelques heures, il faudrait aller travailler, sachant pertinemment que tous mes collègues avaient regardé cette fichue conférence de presse, sans trop comprendre le plan d’action, mais avec la certitude que cela n’annonçait rien de bon.

"Elle s’est approché, m’a serré dans ses bras"

Tout était sous contrôle. Un équilibre précaire, certes, mais finalement une routine commençait à s’installer et d’un jour à l’autre, nos élus politiques avaient décidé d’envoyer valser nos efforts, en ouvrant les magasins de bricolages, les drive-in, puis les entreprises de manière imminente. Les mines de mes collègues étaient blafardes, mais en cette matinée, il y avait quelque chose de différent. Sous les masques, les gants et les visières, depuis ce long couloir, on me regardait déambuler comme si j’étais tout nu. Il y avait plusieurs infirmières et aides-soignantes au ralenti, puis au centre, le Docteur Justine Berlioze, qui m’avait toisé, d’une manière subtile. Elle s’est rapproché de moi et, sous son équipement, m’a annoncé la nouvelle. Plus jamais je ne verrai le regard du médecin de la même manière. C’était la seule partie que l’on pouvait encore apercevoir d’un soignant, du coup, dans ma tête, c’était un peu comme si c’était ses yeux qui parlaient, m’annonçant qu’une patiente était décédée. Cela aurait pu être n’importe qui, mais c’était Christelle Lumpemba. Ce lien, avec le passé. C’était stupide. J’en voyais tous les jours des gens qui mourraient. Mais pas elle. D’une certaine manière, c’était elle qui m’avait redonné le goût de la pratique clinique. Je me sentais seul, désemparé, il me fallait partir, vite… Échapper aux regards, avant de craquer complètement.

Je me suis échappé du service, j’ai ôté mes protections et j’ai regardé le vide. Je me sentais démuni, en souffrance. J’avais besoin de partager ma tristesse, mais il n’y avait personne. Puis, la porte s’est ouverte sur le Docteur Berlioze. Elle a enlevé son équipement et elle m’a regardé, à un mètre et demi de distance. On se connaissait peu, il n’y avait pas vraiment de connivence entre nous, mais sur le moment, juste avec le regard, j’ai compris qu’elle ressentait la même chose que moi. Elle s’est approché, m’a serré dans ses bras, faisant fi de toute règle, parce qu’après tout, si les politiques se moquent des conseils des experts, il n’y pas de raison que les soignants s’y plient. On est resté là, pendant de longues secondes profitant d’un contact rapproché : cela faisait huit semaines que je n’avais touché personne et rien qu’à l’effleurer, j’avais compris que c’était cruellement ce dont j’avais le plus besoin… Un contact, ni plus ni moins et de la chaleur humaine.

T. Persons

[La première saison]

- Épisode I : la nouvelle demande
- Épisode II : la patiente de 15 heures, le mardi
- Épisode III : de l’art de la supervision
- Épisode IV : un heureux hasard
- Épisode V : le nouveau venu
- Épisode VI : une coïncidence douteuse…
- Épisode VII : une question de choix
- Épisode VIII : le poids des secrets
- Épisode IX : la ligne rouge
- Épisode X : autour d’un verre
- Épisode XI : savoir dire non (partie I)
- Épisode XII : savoir dire non (partie II)
- Épisode XIII : un métier dangereux
- Épisode XIV : les idées noires...
- Épisode XV : l’effet papillon
- Épisode XVI : un état de choc
- Épisode XVII : une rencontre inopinée
- Épisode XVIII : démêler le vrai du faux
- Épisode XIX : un retour à la réalité
- Épisode XX : la disparition
- Épisode XXI : l’appel à l’aide
- Épisode XXII : la déposition
- Épisode XXIII : et soudain, la lumière…
- Épisode XXIV : l’amour fou

[La deuxième saison]

- Épisode I : en thérapie...
- Épisode II : l’art de coller des étiquettes
- Épisode III : au chômage...
- Épisode IV : prêt à l’emploi...
- Épisode V : à l’hôpital...
- Épisode VI : le premier jour…
- Épisode VII : faire son trou
- Épisode VIII : la meute
- Épisode IX : les retrouvailles
- Épisode X : un nuage noir, au loin
- Épisode XI : confiné
- Épisode XII : La pénurie
- Épisode XIII : voir un soignant pleurer
- Épisode XIV : Connectés



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