UNE AUTRE VIE DE PSY - Épisode XVII : rouge Coquelicot

UNE AUTRE VIE DE PSY - Épisode XVII: rouge Coquelicot

Dans cet épisode de la vie fantasque de T. Persons au temps d’une crise sanitaire, il est question de la manière dont on peut aisément se voiler la face…

- Ceci est une fiction. Toute ressemblance avec une quelconque réalité ne serait pas forcément due au hasard… -

Donc, rien n’avait changé… La Belgique déconfinait, on ouvrait les magasins, les écoles, les maisons des grands-parents, mais du côté de l’hôpital, on ne ressentait pas vraiment la différence. Il y avait moins de morts, moins de patients atteints du COVID-19, mais tous les autres étaient revenus… Assez vite, la question de la distanciation sociale s’est posée pour tout le monde. On a tout fléché, mis des traits à l’adhésif tous les 1,5 mètre, fait en sorte que chacun puisse comprendre les mesures de distance, sachant pertinemment que dans deux semaines, soit plus personne n’en aurait cure, soit on devrait faire marche arrière. En attendant, on était juste au croisement de tous les scénarios et c’était un réel casse-tête pour les professionnels de la santé. On avait bien compris que l’on devrait se débrouiller sans l’aide du gouvernement. À vrai dire, on ne comptait plus dessus. Certains hôpitaux avaient fait parler d’eux en tournant le dos à notre Première Ministre. À juste titre, ils étaient en colère. De notre côté, nous étions déjà un stade plus loin : l’indifférence. La résignation, tel était notre état d’esprit.

Puis, il y avait un autre sentiment qui trônait : une sorte de vide émotionnel. D’habitude, lorsque le patient hémato chauffait, on appelait prestement le Docteur Trobart qui arrivait, tel un cow-boy précédé de son ombre. Il était omniprésent et maintenant que notre service commençait à ressembler au spectre de ce qu’il avait été autrefois, un fantôme rôdait, celui d’Alain. Il était là où on ne l’attendait pas. Dans les questions des patients qui s’interrogeaient. Sur le panneau blanc des référents où son numéro de bip en rouge étincelait. Puis, il y avait les brochures, les bureaux, les rapports avec son maudit cachet, sans compter sa tasse. On fait quoi de la jatte à café d’un membre de l’équipe décédé ? Elle était devenue une sorte de relique. On la regardait, les larmes aux yeux, sans rien dire…

Pour un psy, c’était peut-être l’absence de mots qui était le plus difficile à gérer… On nous apprend à utiliser les silences dans un entretien, mais pas à faire face aux non-dits de ses collègues. Il n’y avait pas de technique pour briser le tabou. Il fallait rentrer dans le jeu, accepter de dysfonctionner un peu. Certes, la parole libère, mais si les soignants se mettaient à déverser, c’était le système entier des soins de santé qui allait craquer. Puis, ce n’est pas comme si on pouvait se permettre de leur coller une tape dans le dos ! Fichue distance…

"Ça tournait dans ma tête, ça m’obsédait"

Pour être honnête, depuis mon étreinte avec le Docteur Justine Berlioze, j’étais comme revigoré. C’était un peu comme si elle m’avait débarrassé d’un poids, celui de la solitude. J’avais perdu Alain Trobard, mais j’avais gagné une nouvelle alliance professionnelle. Elle m’avait fait l’effet d’un détonateur, une sorte de prise de conscience : j’avais besoin des autres, d’humer leur humanité ou à défaut, leurs cheveux qui sentaient bon comme la crème solaire hydratante que l’on se badigeonne naïvement dans l’espoir d’éviter le cancer. Un mélange de monoï et de noix de coco. Bref, on s’était quitté, sans un mot. Décidément, moi qui suis à la communication ce que Dany Brillant est à la sobriété, j’avais encore réussi à me retrouver dans une situation compliquée. On aurait simplement pu en parler, se dire que je me sentais aussi seul qu’elle et qu’à flairer sa proximité, je me considérais un peu plus en vie, ou quelque chose d’autre, de moins cliché, de moins personnel. J’aurais même pu tenter le clin d’œil dans ce contexte. Mais non, j’étais juste parti, comme un con, sans la regarder.

Ça tournait dans ma tête, ça m’obsédait et en même temps, je me sentais coupable. La vie reprenait, mes petites névroses rejouaient leurs valses à mille temps dans ma tête alors que la plupart de mes collègues devaient faire face à de vrais enjeux, comme l’épuisement professionnel, le manque d’effectif ou la peur de faire une crise d’angoisse. Moi, mon inquiétude, c’était de croiser Justine et de devoir lui parler. J’ai fait donc ce que je savais faire de mieux : je me suis caché. Pendant une semaine, répondant furtivement aux demandes, passant en coup d’éclair dans la salle des infirmières. Jusqu’à ce fameux jour où, en ouvrant la porte du bureau infirmier de Gastrologie après m’y être isolé pour écrire ma note du patient de la 512, elle me fit face. Elle était là, à 1,5 mètre de moi, derrière son adhésif, attendant que je bouge pour franchir le seuil. J’aurais voulu dire des tas de choses, mais rien ne sortit. Puis au bout de trois secondes, alors que mes joues étaient aussi rouges qu’un champ de coquelicots des Abruzzes, elle me gratifia d’un regard circonspect tout en haussant son sourcil gauche. Elle me fit signe de me décaler d’un mètre. Je me suis exécuté. Elle est entrée dans le bureau, tout en fermant la porte. J’étais moite, transpirant, haletant, épié par une infirmière qui me regardait depuis le couloir, d’un air compatissant, me voyant sujet à une crise d’angoisse, alors que je peinais à reprendre mon souffle… Les démons du passé étaient en train de ressurgir et j’étais tout sauf préparé à y faire face.

T. Persons

[La première saison]

- Épisode I : la nouvelle demande
- Épisode II : la patiente de 15 heures, le mardi
- Épisode III : de l’art de la supervision
- Épisode IV : un heureux hasard
- Épisode V : le nouveau venu
- Épisode VI : une coïncidence douteuse…
- Épisode VII : une question de choix
- Épisode VIII : le poids des secrets
- Épisode IX : la ligne rouge
- Épisode X : autour d’un verre
- Épisode XI : savoir dire non (partie I)
- Épisode XII : savoir dire non (partie II)
- Épisode XIII : un métier dangereux
- Épisode XIV : les idées noires...
- Épisode XV : l’effet papillon
- Épisode XVI : un état de choc
- Épisode XVII : une rencontre inopinée
- Épisode XVIII : démêler le vrai du faux
- Épisode XIX : un retour à la réalité
- Épisode XX : la disparition
- Épisode XXI : l’appel à l’aide
- Épisode XXII : la déposition
- Épisode XXIII : et soudain, la lumière…
- Épisode XXIV : l’amour fou

[La deuxième saison]

- Épisode I : en thérapie...
- Épisode II : l’art de coller des étiquettes
- Épisode III : au chômage...
- Épisode IV : prêt à l’emploi...
- Épisode V : à l’hôpital...
- Épisode VI : le premier jour…
- Épisode VII : faire son trou
- Épisode VIII : la meute
- Épisode IX : les retrouvailles
- Épisode X : un nuage noir, au loin
- Épisode XI : confiné
- Épisode XII : La pénurie
- Épisode XIII : voir un soignant pleurer
- Épisode XIV : Connectés
- Épisode XV : tout est sous contrôle
- Épisode XVI : la marche des zombies



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