UNE AUTRE VIE DE PSY - Épisode XX : le grain de folie

UNE AUTRE VIE DE PSY - Épisode XX: le grain de folie

Dans cet ultime épisode de la vie particulière de T. Persons, on répondra avec ardeur à cette question qui nous taraude : peut-on être psychologue et psychotique ?

- Ceci est une fiction. Toute ressemblance avec une quelconque réalité serait purement fortuite… -

Durant leur existence, la plupart des êtres humains font l’expérience de ce brin de folie, cette sorte de lueur pourpre dans les yeux, cette petite étincelle qui nous pousse à lâcher prise, à déconnecter des instances de contrôle qui régissent notre quotidien pour se laisser aller au plaisir. C’est de cette manière-là que j’avais considéré le bruit de la sonnette d’entrée de mon appartement. Sombrer dans la folie ? Pourquoi pas ? Il y avait quelque chose de confortable à se considérer comme inapte à la vie en société. On était pris en charge, on n’était plus responsable de quoi que ce soit. Finies les obligations, mettez-moi un entonnoir à l’envers sur la tête, amenez-moi un balai que je monterai avec vigueur, comme s’il s’agissait d’un fidèle destrier et conduisez-moi à l’asile le plus proche.

Il faut dire, les dernières années avaient eu de quoi me rendre dingue. Peut-on être usé jusqu’à en devenir timbré ? L’ordinaire qui devient singulier, l’isolement de ces derniers mois, ce principe sordide qui nous impose de se mettre de la pression, de se battre pour retrouver un emploi, puis de faire sa place dans un job particulier où l’environnement peut facilement paraître toxique. Enfin, côtoyer les morts, ne plus voir personne, être dans l’impossibilité de toucher qui que ce soit, en dehors du Docteur Berlioze qui a la courtoisie de vous prendre dans ses bras doux. À bien y réfléchir, il y avait de quoi perdre la raison. Et dans ce contexte, on peut dire que le cerveau est bien fait.

Malgré tout ce qui m’était arrivé, j’essayais encore de comprendre. Était-ce une hallucination induite par les médicaments et le manque de sommeil ? Je ne serais pas le premier à expérimenter ce genre de voyage… Mais pourquoi le Docteur Trobard et pas Jésus-Christ et ses stigmates ou Elvis Presley se déhanchant dans son costume blanc ? Si, au moins, j’avais pu vivre une expérience d’hallucination univoque, je ne me serais pas posé autant de questions. Ironique, non ? Même quand je perds pied, il faut que ce soit de la manière la plus rationnelle possible…

J’étais bel et bien fou…

Bref, dans un premier temps, le pragmatisme m’a envoyé dormir, croisant les doigts pour que le Docteur Trobard disparaisse. En me réveillant, j’ai vainement espéré, comme si cela était dû au hasard ! J’étais bel et bien fou… Dans l’expectative, j’attendais que le pneumologue me fasse un signe quelconque pour prévenir mon ex-femme qu’il fallait me conduire aux urgences. Cinq minutes plus tard, laissant à peine le doute s’installer, j’avais enfin l’indice précis indiquant ma probable vésanie : la sonnerie de cette maudite porte d’entrée. D’un pas décidé, tel un humain qui marche vers son destin, sachant qu’il ne peut y échapper, avec un certain détachement, je me dirigeai vers la porte afin d’y accueillir le fruit de mes divagations. J’étais calme, prêt à basculer de l’autre côté de la barrière. Fini, à tout jamais, d’être psychologue. En franchissant le seuil, je deviendrais le patient de quelqu’un… Il n’y avait pas vraiment de regrets. Certes, je regardais une dernière fois dans le rétroviseur avec, pour image, les années en cabinet, le nombre de patients, les sourire, les larmes. Puis, il y avait mon fils… Certes, grandir avec l’image d’un père psychotique n’est pas idéal pour sa propre santé mentale, mais se construire sur un modèle parental décevant ne l’est pas plus.

Soit, toutes ces préoccupations, c’était terminé. Plus de ruminations anxieuses, juste de la tranquillité entrecoupée d’antiépileptique et d’électrochocs. Et comme si la folie était pressée de rentrer dans mon existence, la sonnette n’en finissait pas de retentir. La frénésie n’avait que très peu de patience, apparemment. Elle s’entêtait, elle s’obstinait. J’étais enfin prêt… Alors, j’ouvris la porte, m’attendant à être happé par un tourbillon de folie. Il n’en fut rien. À la place, il y avait le Docteur Justine Berlioze qui, instantanément, bondit sur moi, pour m’étreindre sauvagement. Je n’étais donc pas fou et j’avais une de mes collègues directes pendue à mes lèvres, clôturant ainsi une histoire sordide, ouvrant un nouveau chapitre de ma vie, mais ça, c’est une autre histoire…

T. Persons

NOTE DE L’AUTEUR

Une année particulière entrecoupée par une crise sanitaire sans précédent. Il n’y a pas à dire, niveau timing, cette saison est vraiment très mal tombée ! Malgré tout, et en discussion avec le Guide Social, j’ai essayé de raccommoder une histoire, afin de coller le temps de la crise à une certaine réalité. Le tout est loin d’être parfait, il y a bon nombre d’incohérences et j’espère que le lecteur assidu de mes élucubrations – au dernier comptage, ils étaient deux, dont mes parents – pourra me le pardonner.

Ce fut un travail de documentation assez complexe et je tiens à remercier du fond du cœur, l’ensemble des psychologues et soignants, qui ont eu la témérité de me donner des nouvelles du front afin de colorer ce récit d’une fidèle réalité. Vous êtes mes héros, à tout jamais.

En parlant de héros, il y en a qui travaillent dans l’ombre et Cynthia Salmon en fait partie. Elle a la tâche ingrate de vous faire croire que j’ai une plume irréprochable, moi qui suis à l’orthographe ce que la tempérance est à Annie Cordy. Plus qu’un travail, c’est une besogne qui mérite qu’on l’applaudisse jusqu’à s’en faire saigner les mains.

Puis, il y a ceux qui ont de l’or dans les mains et qui feraient bien de pleinement s’en rendre compte. Cette saison a été illustrée par des photographies du cru de Silvia Solinis Carrera. Elle a du talent, et ça se voit.

Je m’en voudrais de ne pas vous demander d’ovationner l’équipe du Guide Social et plus particulièrement Emilie Vleminckx. Il y a des gens avec qui tout est simple. Il n’y a pas de prise de tête, ils vous encouragent, ils sont positifs, bienveillants et ils vous font confiance. Il n’y a pas de mots pour expliquer toute la gratitude que j’ai envers toi !

Enfin, il y a vous, lecteurs. Merci pour les partages sur les réseaux sociaux, pour les commentaires positifs et pour les critiques constructives aussi ! Avoir une audience telle que la vôtre a été un privilège, au quotidien.

Merci !

[La première saison]

- Épisode I : la nouvelle demande
- Épisode II : la patiente de 15 heures, le mardi
- Épisode III : de l’art de la supervision
- Épisode IV : un heureux hasard
- Épisode V : le nouveau venu
- Épisode VI : une coïncidence douteuse…
- Épisode VII : une question de choix
- Épisode VIII : le poids des secrets
- Épisode IX : la ligne rouge
- Épisode X : autour d’un verre
- Épisode XI : savoir dire non (partie I)
- Épisode XII : savoir dire non (partie II)
- Épisode XIII : un métier dangereux
- Épisode XIV : les idées noires...
- Épisode XV : l’effet papillon
- Épisode XVI : un état de choc
- Épisode XVII : une rencontre inopinée
- Épisode XVIII : démêler le vrai du faux
- Épisode XIX : un retour à la réalité
- Épisode XX : la disparition
- Épisode XXI : l’appel à l’aide
- Épisode XXII : la déposition
- Épisode XXIII : et soudain, la lumière…
- Épisode XXIV : l’amour fou

[La deuxième saison]

- Épisode I : en thérapie...
- Épisode II : l’art de coller des étiquettes
- Épisode III : au chômage...
- Épisode IV : prêt à l’emploi...
- Épisode V : à l’hôpital...
- Épisode VI : le premier jour…
- Épisode VII : faire son trou
- Épisode VIII : la meute
- Épisode IX : les retrouvailles
- Épisode X : un nuage noir, au loin
- Épisode XI : confiné
- Épisode XII : La pénurie
- Épisode XIII : voir un soignant pleurer
- Épisode XIV : Connectés
- Épisode XV : tout est sous contrôle
- Épisode XVI : la marche des zombies
- Épisode XVIII : les mots bleus
- Épisode XIX : conversation avec un mort



Commentaires - 4 messages
  • Bravo! Je me suis régalée à vous lire. Vos textes m'évoquent la "folie douce", mais maîtrisée dans l'écriture, des écrivains argentins chers à mon coeur. Le réalisme magique, ce délire personnel de l'imagination devenu oeuvre littéraire. Un grand merci pour ces bons moments. P.S. J'ai le plaisir d'avoir un lien de parenté avec votre correctrice.

    Buen Ayre lundi 22 juin 2020 14:41
  • Merci! Cela me touche profondément ! Belle journée à vous ( et à ma correctrice, si elle nous lit!)

    Tpersons mardi 23 juin 2020 14:45
  • Bonjour Monsieur Persons. Vous m'avez souvent fait rire et je me retrouve en vos hésitations, questions, coups de foudre. Je suis psychothérapeute et comme vous balance souvent entre raison et déraison...Mais c'est tellement bon de déconner et quand c'est avec des patients, c'est que c'est gagné ! Bises. Alain

    Blueberry jeudi 25 juin 2020 22:14
  • Merci!

    Tpersons dimanche 28 juin 2020 10:16

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