Chronique d’un psy : « Au nom d’un psy »

06/10/22
Chronique d'un psy : « Au nom d'un psy »

À l’heure où la crise sanitaire les a mis à toutes les sauces, T. Persons, s’interroge : quelles représentations dans la société pour les psychologues ? Comment les nommer ? Et puis, ont-ils vraiment un nom, un titre, une identité ?

Cette semaine, comme souvent, je me suis réveillé à rebours : d’abord mon corps qui, exténué, tentait péniblement de trainer sa carcasse, tandis que mon cerveau attendait son café pour démarrer la mise à jour. Clairement, il n’y a pas de formule miracle : un sourire espiègle de sa progéniture ? Un regard bienveillant de celui ou celle qui partage votre vie ? Peut-être éventuellement un brin de caféine ? Un mélange des trois ? C’est tout un mystère. Ce que je peux assurer, c’est qu’il y a d’autres choses qui réussissent haut la main à me sortir rapidement de ma léthargie. On ne parle bien évidemment pas ici de douceur, mais d’un coup de clairon, un appel au danger et à la promptitude pour sa propre survie, une réaction semblable à celle que l’on aurait à l’écoute de la voix suraiguë de Kate Bush, mixée par David Guetta projetée sur un fond visuel filmé par Abdellatif Kechiche. Bref, ce matin, c’était mon premier patient. Il l’a claqué dans l’air comme un coup de fouet ! Il m’a interpellé, joyeusement apostrophé avec un nom d’oiseau dont on ne doit jamais - ô grand jamais – nommer son psy… Il m’a dit : « Bonne journée, Docteur ».

Après, c’est pas comme si je ne lui avais jamais dit à ce brave monsieur que je n’étais pas médecin, mais je ne sais pas pourquoi, il y a toujours certains patients qui prennent un malin plaisir à continuer à vous appeler Docteur alors que vous avez vigoureusement insisté sur l’imprécision du titre que l’on vous accorde. Alors, certes, le spectre du tabou de la santé mentale peut en partie expliquer qu’il est plus facile de nous appeler Docteur, comme si, en médicalisant le psy, on le rendait moins sale, plus acceptable.

Il y a des maîtres, des majestés, des docteurs…

Et puis il y a un autre problème, c’est que, quand bien même j’accepte de calmer la honte que mon patient éprouve à devoir me consulter, en me résignant à le laisser m’appeler comme bon lui semble tandis que je le raccompagne dans la salle d’attente, il y a toujours ce regard du collègue médecin, qui me toise d’un air soupçonneux, comme si j’usurpais ou profitais un instant fugace d’une illusion unique, celle d’être un poil précieux, d’appartenir à une caste à part, d’être spécial, important et privilégié. Et on ne va pas se mentir, il y a quelque chose de très narcissisant là-dedans. Il y a des maîtres, des majestés, des docteurs… Je ne sais pas pour vous mais moi, ça me donne un sentiment de puissance, de pouvoir absolu, un peu comme un couronnement, un changement de statut. Du coup, ça me file assez vite une angoisse, car comme le disait le philosophe : un grand pouvoir implique une grande responsabilité.

Enfin, il est peut-être là, le problème. En tant que psy, on n’a pas vraiment de statut. On n’est pas vraiment le taulier de la santé, le médecin, le haut de l’affiche patriarcale. Néanmoins, on a une certaine crédibilité, des études, un visa, mais on n’a pas de reconnaissance par le titre, fût-il protégé, ou la fonction. Du coup, ne faudrait-il pas nous trouver un truc ? On nous appelle simplement Madame ou Monsieur ? Pour les plus cools, uniquement le prénom ? Pour les docteurs en psychologie, on usurpe le titre ? Ou on est plus inventifs et on se laisse appeler son altesse sérénissime ? Ou finalement, peu importe le titre, du moment qu’on s’y retrouve ?

En conclusion, alors que l’angoisse m’a parcouru et que mon collègue médecin me dévisageait avec dédain, j’ai vu mon patient filer et j’avais envie de lui crier que le seul responsable de sa santé, c’était lui, me dédouanant lâchement du reste. L’aurait-il compris ? Peut-être bien oui, ou alors il se serait probablement dit qu’il aurait bien besoin de prendre un café en plus le matin, le doc’ !

S.A.S.
T. Persons

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