Chronique d’un psy : « Les liens entre les patients »

29/11/22
Chronique d'un psy : « Les liens entre les patients »

Classique d’une séance de supervision, T. Persons revient vers nous avec une thématique récurrente : que fait-on avec ces patients qui se connaissent, que l’on connait, mais qui ne savent pas qu’ils viennent chez le même psy ?

Sur la liste des choses qui m’horripilent, il y a, par ordre de décibels : le son d’un ongle qui glisse sur un tableau noir, le cri strident d’une chanteuse québécoise en reprise de refrain après le solo de guitare électrique et enfin le bruit que fait mon cerveau en remettant en ordre les pièces manquantes d’un vaudeville qui se joue dans l’agenda de mes consultations. En effet, il y a peu, j’ai reçu une patiente et au fur et à mesure de nos rencontres s’est installé un sentiment bizarre, comme une impression de déjà-vu. Avais-je si mauvaise mémoire ? Dans quel contexte avais-je déjà vu cette personne ? Me croirez-vous si je vous disais que j’ai mis trois séances à me fracasser les neurones avec la même ardeur que Garou nous fait fondre les tympans, avant de resituer avec ignominie que ma patiente étaient en fait l’épouse d’un autre de mes patients. Ah. Mince.

Très vite, je me suis demandé quelle était la bonne chose à faire. Étant donné que le bon sens est à moi ce que la sobriété est au groupe Abba, j’ai pris conseil auprès de certains de mes collègues. Peut-on ranger ce type d’histoire dans la catégorie des faits cocasses ou s’agirait-il d’un problème déontologique causé par le manque de discernement du psychologue ? Suis-je censé demander l’arbre généalogique de toute la famille de mon patient avant d’initier un suivi ? Vous me direz, on ne peut se poser la question de la déontologie que lorsque l’on sait que les deux patients ont des liens suffisamment forts qu’un seul psy ne saurait jamais gérer la situation sans commettre d’impair et que, malgré tout, on garde le contact avec les deux. Ici, j’étais bien embêté… D’habitude, je continue avec le patient qui m’est référé le premier et je renvoie le second vers un sympathique ou ignoble collègue que je déteste, en fonction de ce que m’inspire la personne.

Dans cette situation, ce que mes confrères et consœurs m’ont répondu, c’est que le problème était différent. De fait, j’ai mis trois séances avant de m’en rendre compte ! Pour l’un comme pour l’autre, un lien thérapeutique était établi et en dehors de moi, les principaux concernés ne savaient pas qu’ils voyaient le même psy. Finalement, le plus simple aurait été de ne rien dire pour éviter de divulguer une quelconque information et d’agir d’une certaine manière comme un dirigeant politique en pleine COP27 : faisons confiance au psy de demain pour gérer les emmerdements d’aujourd’hui.

"Il aurait été tentant de faire l’autruche"

Et puis, se pose la question de savoir de qui l’on se sépare si l’on veut rester dans les clous. Et surtout, si l’on décide unilatéralement de rompre le suivi, il va falloir le dire, sans pour autant compromettre son secret professionnel en renvoyant que le conjoint vient vous voir. Autant vous le dire, soit il faut mentir à ses patients, soit piétiner son secret professionnel, soit on décide de faire l’autruche tout en espérant ne jamais se faire gauler…

En conclusion, il y a des situations que l’on n’aime pas vivre où, finalement, il faut faire des choix radicaux. Ma solution ? J’ai indiqué à mes deux patients que pour des raisons qui m’étaient propres je ne pouvais plus les recevoir. Les ai-je tous les deux renvoyés vers un confrère que je ne peux pas piffer ? Malheureusement, il s’agit là d’une question à laquelle je ne peux décemment pas répondre sans rompre lâchement mon secret professionnel…

On ne va pas se mentir, dans un premier temps, il aurait été tentant de faire l’autruche, tout en se disant qu’à l’instar d’un professionnel du cyclisme, il suffirait de faire l’idiot le jour où on se ferait gauler.

T. Persons

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