Le courage de la vulnérabilité en tant que travailleur social

06/12/22
Le courage de la vulnérabilité en tant que travailleur social

Je me souviens d’un mantra qui était fréquemment récité durant mes études d’éducatrice spécialisée : « proximité et distance ». Ou comment manier l’art délicat d’être suffisamment proche de la personne pour entrer en relation avec elle, tout en maintenant une « saine distance » nous permettant de conserver notre « posture professionnelle ». Et dans la vraie vie ?

En théorie, une saine distance amène une posture professionnelle

Durant nos études, on nous enseigne peu ou prou à garder une « saine distance » entre nous et les personnes auprès de qui nous intervenons, à ne pas nous impliquer, que c’est cela qui déterminera notre « posture professionnelle », donc notamment notre capacité à avoir analyser la situation vécue par la personne, afin de lui apporter l’aide la plus adéquate. Tout ceci nécessite d’avoir du recul sur les choses, d’où le fait de ne pas s’impliquer et de garder cette « saine distance ».

Quand les situations vécues résonnent douloureusement avec notre histoire

Oui mais … D’abord, une « saine distance », qu’est-ce que ça veut dire ? Qu’il y a un moment où la distance devient malsaine ? Que l’on peut être trop proche ou trop éloigné ? Evidemment.

On a tous une multitude d’exemples où les situations vécues par les personnes avec qui nous travaillons ont fait écho avec notre propre histoire, passée ou présente, ou encore avec l’histoire de l’un de nos proches. A contrario, nous avons tous une autre multitude d’exemple où il nous a été terriblement difficile de travailler avec certaines personnes, car l’écho, au contraire, résonnait de manière dissonante. Pour autant, est-ce qu’il y a réellement une « posture » ? Après pas loin de 20 ans de travail, j’en viens à en douter.

« Moi aussi » : les mots les plus puissants

Nous sommes des êtres humains avant d’être des travailleurs. Et en tant qu’être humain, les mots les plus puissants qu’il m’ait été donné d’entendre ne sont pas « Tu pourrais … », « Que penses-tu de … », mais tout simplement « Moi aussi ». Il se dégage une force incroyable lorsque deux êtres humains se rencontrent pour de vrai, qu’ils entrent en résonance. Dire « Moi aussi » suppose que l’on a réellement écouté l’autre et que l’on entre en empathie avec son histoire, son vécu, ses émotions. Or, pour ça, il faut s’ouvrir. Oser la vulnérabilité. Oser laisser les mots de l’autre résonner en nous, nous toucher dans notre intimité. Les exemples cités plus haut sont justement ces moments malaisants où nous faisons tout pour ne pas entrer en résonance, car cette résonance serait trop douloureuse pour nous. La vulnérabilité et l’authenticité ont un prix à payer. Celui de se regarder en face et de laisser l’autre voir que l’on est comme lui.

Oser s’ouvrir à l’autre et à soi-même

Pensez à cela : à quels moments vous sentez-vous le plus compris, entendus et aidés ? Lorsque vous recevez des conseils, des petites phrases encourageantes ou bien lorsque votre interlocuteur se pose, vous écoute de tout son être et vous dit que lui aussi, il sait ce que c’est. Parce qu’il le sait vraiment. Qu’il passe par là régulièrement, qu’il comprend ce que vous vivez parce qu’il le vit aussi. Nous n’expérimentons pas tous des formes extrêmes d’abus, de violences, de rejets, d’abandons, mais nous expérimentons tous la honte, la culpabilité, la peur de ne pas être assez, de ne pas plaire, le désir d’être aimé. Nous ne marchons peut-être pas tous avec les mêmes chaussures, mais nous savons ce que c’est que d’être blessé au pied.

Beaucoup oser : vulnérabilité et empathie pour nourrir notre humanité

Il se dégage une force incroyable lorsque deux personnes se comprennent, entrent en réelle empathie, sont au même niveau. Durant mes études, on nous mettait en garde contre le risque de s’épuiser si l’on s’impliquait trop dans les situations vécues par les personnes avec qui nous travaillons. En fait, je pense que c’est certainement le contraire qui se passe. À force de se désengager, on peut finir par s’épuiser, car nous nous vidons de notre substance. Nous ne reconnaissons plus la part d’humanité commune que nous avons avec les autres. Au contraire, en osant l’ouverture, la vulnérabilité, on ouvre la porte du lien, de l’authenticité et, ce faisant, nous permettons à ce même lien de nous nourrir. Nous créons un cercle vertueux.

MF - travailleuse sociale

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