Chronique d’un psy : « Un psy (dé)connecté »

07/12/22
Chronique d'un psy : « Un psy (dé)connecté »

Alors que l’on parle de plus en plus du droit à la déconnexion, T. Persons se pose la question de son applicabilité dans le domaine des soins de santé, plus particulièrement pour le psychologue clinicien.

Cette semaine, j’ai rêvé que mon smartphone m’appelait, sur mon propre téléphone – bien évidemment – pour me dire qu’il n’en pouvait plus de sonner. En me réveillant, ça m’a fait tout chose, non pas que je développe une empathie certaine pour un tas de métal et de plastique qui coûte un rein à produire et qui consomme des ressources avec autant d’ardeur que Gainsbourg alignait ses clopes, mais surtout parce que je me suis dit que j’avais peut-être un message à me faire passer. De moi à moi.

Il faut dire, la veille, j’avais comptabilisé, et sur toute la journée, j’avais reçu 12 appels, 4 sms et 6 échanges via une application de messagerie instantanée. Tout ça, rien que pour le travail. Les prises de rendez-vous, les changements d’horaire, les menaces de mort si je ne change pas la musique de la salle d’attente… Ça parait anodin, et pourtant, je me farcis cela tous les jours, y compris les week-ends. Certes, je ne réponds pas directement, mais j’essaye d’être le plus réactif possible. Je me dis que c’est mon lot, que ça fait partie de mon job et qu’il faut bien le faire, à défaut de pouvoir me payer un ou une secrétaire.

J’irais même plus loin, je pense que je suscite ces échanges, dans le sens où souvent, en fin de consultation, lorsque l’on se fixe rendez-vous, je n’hésite pas à dire à mes patients de me contacter s’il y a une difficulté, un souci d’agenda. Je pourrais très bien leur dire de réfléchir à deux fois avant de prendre rendez-vous, mais je ne le fais pas. Je suis flexible. Je fais même un petit sous-entendu tout gentil pour ceux que je ne vois pas avant quelques semaines : « Si jamais ça ne va pas, n’attendez pas un mois pour revenir vers moi ». Un truc du genre. De la politesse avec un vernis d’empathie, pour que la personne se sente à l’aise, tout en lui indiquant subtilement qu’il ne faut pas déconner non plus et m’appeler tous les deux jours, sous peine de leur réserver une table en enfer entre la voix de Lara Fabian et le souffle de Michel Houellebecq.

Et on ne va pas se mentir, il y a des harceleurs

La plupart de mes patients sont bienveillants, le système est fonctionnel et j’essaye d’être suffisamment connecté, tout en m’octroyant le droit de ne pas l’être tout le temps. Il m’arrive de ne pas regarder mes messages du week-end et, vraiment, ça fonctionne, sauf si ce maudit téléphone sonne de plus belle. En effet, être professionnel, c’est se dire qu’on n’est jamais à l’abri d’une urgence même si, on est bien d’accord, en cas d’impératif vital, mieux vaux appeler les pompiers, la police, les Ghostbusters ou Pascal le grand frère plutôt qu’un psychologue. Malgré tout, je ne suis jamais vraiment déconnecté. On sait jamais. Donc, je compte naïvement sur mes patients pour éviter de me harceler.

Et on ne va pas se mentir, il y a des harceleurs. Des gens qui appellent six fois en trente minutes juste pour prendre rendez-vous. Vous ne les connaissez pas. Ils ne vous connaissent pas non plus. De votre côté, vous n’oseriez même pas agir de la sorte avec vos proches, s’il y avait une urgence, mais il y aura toujours quelqu’un pour estimer qu’appeler six fois une personne en trente minutes, c’est ok. Il y aura toujours un patient pour vous envoyer un sms à deux heures du matin ou pour vous demander si vous pouvez remplir le document pour la mutuelle alors qu’on est samedi matin et qu’on a tout sauf envie de penser à cela.

En conclusion, être un psy connecté, c’est un choix et je comprendrais aisément que certain·es collègues refusent d’être contacté·es, peu importe la raison. De mon côté, je m’y fait tant bien que mal, j’essaye de trouver le bon équilibre et lorsque c’est trop, je me console en me disant que si l’enfer existe, il y a une place toute trouvée pour ceux qui m’appellent six fois en une demi-heure !

T. Persons

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